[Prime] « Roofman » de Derek Cianfrance : McDo, Toys’R’Us et M&M’s…

De Derek Cianfrance on pouvait espérer un peu mieux qu’un film doux amer sur l’état de l’Amérique moyenne au début du XXIe siècle, mais on ne niera pas que son Roofman est extrêmement plaisant, grâce en particulier à l’excellent Chaning Tatum, dans l’un de ses plus beaux rôles.

Roofman
Copyright Paramount Pictures

Derek Cianfrance est un nom qui compte dans le cinéma d’auteur US : après son apparition remarquée avec un Blue Valentine qui lui avait valu de nombreux éloges, il nous avait impressionnés avec la peinture de « l’Amérique moyenne » qu’offrait son The Place Beyond The Pines. Il avait ensuite, même si la critique cinématographique traditionnelle a tendance à ignorer ce genre de travail, mis en scène l’excellente série TV I Know This Much Is True. C’est donc quasiment une obligation pour quiconque s’intéresse au « cinéma indie » de voir son Roofman, sorti pour les fêtes de fin d’année, malheureusement sur plateforme et pas dans les salles.

Roofman affiche

On parle d’obligation, mais c’en est une bien douce, car Roofman est une délicieuse comédie douce-amère, qui frôle parfois le « feel good » movie, mais nous en dit plutôt sur « l’état des choses » dans « l’Amérique profonde ». Même si l’action de Roofman se déroule au début des années 2000, on n’a pas le sentiment que les choses soient forcément différentes aujourd’hui : matérialisme exacerbé, haut degré de précarité, délitement de la famille traditionnelle, mais aussi – plus qu’en Europe sans doute – importance du lien social offert par les organisations bénévoles, souvent liées d’ailleurs à la religion. Et, c’est là le point de départ du film, dureté inouïe de la justice envers ces déclassés, surtout quand on la compare aux passes-droits dont bénéficient les riches et les puissants.

Car Roofman est un… biopic. Le film nous raconte l’histoire vraie de Jeffrey Manchester, cambrioleur de McDo’s (en passant par le toit, donc), évadé de prison après avoir écopé d’une peine de 45 ans (!!!), et « passager clandestin » au sein d’un magasin Toys’R’Us, pour échapper aux recherches de la police. Mais Jeff n’échappera pas, par contre, à l’amour, sous la forme d’une jolie et douce employée du magasin : pendant quelque temps, la possibilité de recréer une famille lui rendra la vie, avant qu’il ne retombe – et c’était sans doute inévitable – dans ses mauvaises habitudes.

Préférant la tendresse entre êtres démunis à la tension du « film de braquage », dressant un éloge visiblement sincère de la fuite plutôt que de la confrontation, Cianfrance nous livre un film chaleureux, drôle sans être comique, parfois même littéralement enchanté. Pour ce faire, il a pu compter sur le charme toujours aussi évident de Channing Tatum, qui trouve sans doute ici l’un de ses meilleurs rôles, son personnage n’étant heureusement pas dénué d’une profonde ambiguïté, derrière son potentiel de séduction évident. Mais également sur la belle alchimie entre lui et Kirsten Dunst, qu’on a plaisir à revoir, certes mûrie, mais toujours aussi lumineuse que dans ses premières apparitions à l’écran il y a une vingtaine d’années. Ajoutons un Peter Dinklage comme toujours très juste dans le rôle d’un manager de magasin « lambda », et un Ben Mendelsohn merveilleusement chaleureux, et on a là une distribution éblouissante.

Pourtant, Roofman n’est pas tout à fait le grand film qu’il aurait pu être. Quelque part, en mettant au placard son habituelle rugosité et son goût pour la noirceur, Cianfrance a peut-être été un peu trop loin dans l’édulcoration de la réalité sociale – incontestablement très dure – qu’il décrit. Il est indéniable que, à travers la parabole transparente de l’adulte vivant caché dans un magasin de jouets, Roofman matérialise le fantasme de refuge face à un monde cruel, de refus de l’âge adulte, tout en émettant une critique du rêve US de consommation toujours croissante. Mais il est aussi indiscutable que le film reste prudent, consensuel, dans sa peinture d’une société pourtant impitoyable. Si l’on ajoute que Roofman répond aussi à l’appêtit du grand public pour des criminels qui soient « gentils », voire « mignons » – comme l’était semble-t-il, de manière assez invraisemblable le véritable Jeff Manchester -, il y a sans doute un peu trop de sucre dans Roofman pour notre santé dentaire (comme Cianfrance le pointe lui-même, sans doute conscient des limites de son film, ne manger que des M&M’s est synonyme d’une multitude de caries !).

Eric Debarnot

Roofman
Film US de Derek Cianfrance
Avec : Channing Tatum, Kirsten Dunst, Ben Mendelsohn, Peter Dinklage, Juno Temple, LaKeith Stanfield…
Genre : biopic, comédie
Durée : 2 h 06 min
Mise en ligne (Prime) : 26 décembre 2025

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