Avec son deuxième film en tant que réalisateur, Abd-al-Malik porte à l’écran l’histoire fascinante d’un homme en prise avec l’État français esclavagiste de son temps. Le film déçoit néanmoins par un excès d’académisme et de sous-intrigues superflues.

On pourrait s’étonner, naïvement, que l’histoire terrible et fascinante de Furcy n’ait pas été adaptée plus tôt sur les écrans de cinéma français. En effet, la vie de cet homme, né esclave en 1786 à la Réunion (ou île Bourbon comme elle était alors appelée) et mort libre à l’île Maurice en 1856, se confond comme peu d’autres avec l’Histoire française de son temps. Son nom est associé, avant tout, à une chronique judiciaire au long cours, ponctuée de différents procès qui coïncident presque exactement avec le long et sinueux chemin menant de l’interdiction de la « traite » des Noirs en 1815 – très largement contournée quand elle ne donne pas lieu à un « commerce » illégal toléré par les nations européennes – jusqu’à l’abolition pure et simple de l’esclavage proclamée en France plus de trente ans plus tard, en 1848.
Le contexte, d’abord. L’affaire commence par la découverte par Furcy de l’acte d’affranchissement de sa mère, à la mort de celle-ci en 1817. Il saisit alors la justice dans le but que l’État français reconnaisse son statut d’homme libre. Débouté en première instance et en appel dans un verdict plus que discutable, il est mis en prison pour des motifs fallacieux qui étouffent un temps l’affaire. Le procureur général de l’île, Louis-Gilbert Boucher, s’intéresse au dossier et tente de faire réviser la décision judiciaire. Mais ses sympathies républicaines en conflit ouvert avec les intérêts des grands propriétaires terriens de Bourbon, lui valent d’être muté en Corse. Privé de ce soutien de poids, Furcy est exilé en 1818 par son « propriétaire », Joseph Lory, en île de France (actuelle île Maurice) dans la propriété des cousins de ce dernier. Il est exploité comme gardien, mais surtout comme force de travail dans les champs de cannes à sucre, dans des conditions inhumaines. En 1829, il porte son cas aux autorités anglaises, qui l’affranchissent à la faveur d’un vice de procédure ; Lory ayant omis d’enregistrer son esclave auprès des services douaniers de la Couronne britannique.
Libre, Furcy Madeleine, adoptant le patronyme de sa mère et dirigeant un commerce fructueux de confiserie à Maurice où il demeure, se rend à Paris et assiste au procès en cassation de son affaire, laquelle est largement couverte par la presse.
Il aura fallu des années à Abd-al-Malik, rappeur, écrivain et réalisateur en 2014 d’un premier film, Qu’Allah Bénisse la France, pour écrire et surtout pour financer son projet de long-métrage autour de la vie et du destin de Furcy Madelaine. Celui-ci finit par voir le jour sous la forme d’une adaptation de la biographie du journaliste et écrivain Mohammed Aïssaoui, L’Affaire de l’esclave Furcy, paru en 2010. D’évidence, le film se heurta aux réticences plus ou moins larvées que connaissent les productions souhaitant aborder de front des sujets historiques jugés « sensibles » — qu’on pense seulement au peu de films abordant la colonisation, les guerres d’indépendance, l’Indochine ou encore l’Algérie.
Il va sans dire que le passé esclavagiste d’une République qui s’honore d’être la patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, s’avère particulièrement délicat à mettre en scène, dans le contexte politique actuel tout particulièrement. À ce titre la démarche d’Abd-al-Malik de sortir de l’oubli et d’imposer depuis le centre du cinéma français, dans une production d’envergure, un récit comme celui qu’il propose de l’affaire Furcy, est en soi singulière. Elle contribue en tous les cas à briser le cercle vicieux faisant de ces intrigues des sujets « peu porteurs » aux yeux des financiers, car peu montés et fatalement peu distribués.
C’est par là, néanmoins, que le film déçoit. Il semble en effet que le cahier des charges imposé par une production telle que celle-ci ait eu pour effet d’aplanir les ambitions du réalisateur, qui superpose à la fascinante chronique judiciaire qui sans doute aurait mérité un long-métrage à part entière dans le cadre d’un film de procès, un drame historique plus conventionnel convoquant une histoire d’amour qui semble une pièce rapportée, peu convaincante et presque abandonnée en route (le personnage d’Ana Girardot). On peut regretter également que les têtes d’affiche que sont Romain Duris (Boucher) et Vincent Macaigne (Lory) occupent autant le cadre et ne laisse pas à la présence habitée et trop rare de Makita Samba (Furcy) tout l’espace qu’elle mériterait. Enfin, on peut s’interroger sur le final du film, qui peut s’interpréter de diverses manières. Si Abd-al-Malik entend poser la question mémorielle toujours brûlante des crimes commis par l’État français et des complicités diverses qui les ont rendu possible, la forme académique qu’emprunte son film peut faire croire au contraire. Car la grande fresque historique impose une résolution des enjeux, un point final ; un happy end. C’est ce qu’y trouverons sans doute ceux qui voudront n’y voir qu’un énième récit de « résilience », ou l’achèvement d’un grand processus de réconciliation nationale.

Alexandre Piletitch
