Janvier 2026. Le monde va mal et nous mêmes ne nous sentons pas très bien. C’était donc le moment idéal pour réécouter les grandes chansons de Suicide et d’Alan Vega, « performées » de manière radicale par Lydia Lunch & Marc Hurtado au Supersonic Records.

Pourquoi aller voir et écouter Lydia Lunch en cette soirée d’un mois de janvier lugubrement dépourvu de concerts ? On ne parle plus guère de Lydia depuis des années, elle qui a surtout connu une brève (mais retentissante) heure de gloire à la fin des années 70 en tant qu’égérie – en particulier – du mouvement « no wave », et qui, depuis, a eu une carrière – de chanteuse, de poétesse, d’actrice – discrète, en dépit de collaborations avec des gens aussi notables que Sonic Youth ou Nick Cave. Son partenariat musical avec Marc Hurtado, artiste français polyvalent dont on respecte la versatilité et la jolie radicalité, n’est pas non plus une nouveauté : ce spectacle reprenant des chansons de Suicide et d’Alan Vega tourne déjà depuis une petite dizaine d’années. Alors, est-ce l’envie d’écouter la musique – même réinterprétée – d’artistes réellement et profondément « punks » comme l’étaient Suicide et Vega, en cette époque où tout ce qui se passe autour de nous flanque un cafard absolu ? Oui, sans doute. Et puis aussi, reconnaissons-le, une fatigue grandissante face à certains jeunes groupes du moment, ceux qui se qualifient de « post-punk » en particulier, qui n’apportent plus la dose de « rébellion » essentielle à la vitalité du Rock.
20h30 : On attaque la soirée avec MNTCLVA (ou MONTCLOVA, les deux orthographes co-existant sur les réseaux), une jeune femme, possiblement d’origine latino-américaine étant donné son apparence et son nom (Montclova est le nom d’une grande ville industrielle mexicaine). Seule à la guitare électrique, elle joue une musique rêche, sans concessions, que, peut-être paresseusement, on pourra qualifier de « post-PJHarvesque ». Soit tout ce qu’on aime, pour le coup. Avec une belle présence physique, une vraie conviction dans son interprétation, et il y a de quoi s’enthousiasmer. Malheureusement, soit parce que le réglage de sa guitare est beaucoup moins abrasif que sur ses enregistrements studio, soit parce que le volume sonore devrait être plus fort pour ce genre de musique, la sauce ne prend pas aussi bien qu’on aurait espéré. Reste une belle promesse que cette jeune artiste remplira peut-être un jour.
21h20 : Marc Hurtado est derrière son impressionnante table de matériel, très imposant lui-même avec son look de rocker pur jus. Il lance les premiers sons pendant que Lydia Lunch, tranquillement, s’installe après avoir posé son sac à main sur la scène, et organisé ses antisèches et sa setlist sur un chevalet. Et là, wham bam then you ma’am!, l’enfer se déchaîne dans la petite salle archi-comble du Supersonic Records : Marc se met à hurler, à hululer même, à glapir, à vociférer, en se frappant la poitrine de ses poings ou de son micro, comme un forcené. Ex-familier d’Alan Vega, avec lequel il a travaillé, il ne faut pas l’oublier, il va être ce soir la personnification sur scène de l’intensité et du danger du Rock’n’roll, grâce à sa présence physique charismatique.
Lydia, quant à elle, récite les textes des chansons, avec une froideur radicale et un mépris total. Elle ne se prive pas d’y insérer des invectives et des injonctions vis-à-vis du public : feignant une indifférence à la limite de l’agressivité, elle contrôle que nul ne la filme avec son téléphone portable, et fait valser les appareils de ceux qui ne respectent pas ses ordres. Bon, elle n’est pas trop incommodée, en revanche, par les appareils photos traditionnels, même si, évidemment, elle se tiendra dans l’obscurité complète derrière ses deux micros pendant les brèves 50 minutes du set.
Le Supersonic Records est devenu un véritable pandémonium, cette musique étant plus glaçante et déstabilisante qu’excitante : c’est en cela que le concert est respectueux de l’essence des chansons de Suicide, même si ces chansons ne sont finalement reconnaissables que via les textes récités par Lydia. Car il s’agit, comme en 1977 quand Suicide publiait son premier album, de mettre le monde devant ses propres contradictions, de lui ouvrir les yeux pour regarder le désastre qui s’annonce. D’où les admonestations de Lydia Lunch : « Bring me Trump’s Head! Bring Me Putin’s Head! », ou encore ses anathèmes contre notre soumission au flicage et aux mensonges des réseaux sociaux.
Alors que, placé au premier rang, j’essaie de lire les titres de la setlist placés sur son chevalet, Lydia, d’un geste irrité, la dissimule à mes regards, et pose sa main sur le sommet de mon crâne, la laissant ce qui me paraît être de longues, très longues secondes. Est-elle en train de me bénir, comme la « chaman » qu’elle n’a jamais cessé d’être ? Ou au contraire est-elle en train de prendre contrôle de mon cerveau, dans lequel elle pourra ensuite déverser les anathèmes de Suicide : « Ghost Rider motorcycle hero / Hey baby, baby, baby he’s a-screamin’ the truth / America, America is killin’ its youth » (Ghost Rider, le héros à moto / Hé bébé, bébé, bébé, il crie la vérité / L’Amérique, l’Amérique tue sa jeunesse), ou encore « Johnny, He’s looking so mean, he’s feeling so tough, uh huh / He’s looking so alive » (Johnny a l’air si méchant, il se sent si fort, ouais / Il a l’air si vivant), etc. ?

Derrière, Marc hurle de plus en plus, se frappe le torse de plus en plus violemment avec le micro, et le public autour de nous semble vaciller entre extase et épuisement. Et d’un coup, Lydia range ses papiers, son chevalet. Pour entamer, évidemment, Frankie Teardrop, « la chanson la plus terrifiante jamais écrite », comme elle était qualifiée à l’époque. Une chanson pour laquelle elle n’a pas besoin d’anti-sèche pour réciter les paroles. Et Frankie tire sur sa femme, tire sur son gosse, avant de se faire sauter la cervelle, comme Lydia tire sur nous. Et tout d’un coup, c’est fini. Lydia ramasse son sac à main et quitte la scène, sans un mot, sans un regard, sans un geste. Laissant Marc se calmer doucement et éteindre ses machines.
50 minutes, bébé.

Que dire ? Que c’était inaudible ? Que c’était décevant ? Que c’était grandiose ? Que c’était éprouvant ? Qu’on aurait voulu que ça s’arrête au bout de 15 minutes ? Qu’on aurait aimé que ça dure toute la nuit ? Oui, oui, oui, bien sûr. La seule certitude qui nous reste, c’est bien que c’était du « fucking rock’n’roll », même si ça n’y a jamais ressemblé.
Dans la salle, le public s’auto-congratule d’avoir été là, d’avoir vécu ça. On se dirige gentiment vers la sortie, quand on nous avertit que Virginie Despentes serait près du stand de merchandising. Tant mieux, bébé, tant mieux. On ouvre la porte et la nuit nous avale.
MNTCLVA : ![]()
Lydia Lunch & Marc Hurtado : ![]()
Eric Debarnot
Photos : Robert Gil
