[Live Review] – Ezra Furman et Modern Woman au Cabaret Sauvage (Paris) : une saine colère

C’est toujours une véritable odyssée que de se rendre au Cabaret Sauvage. Et c’est encore un tout autre voyage que de se rendre au pays d’Ezra Furman, plein de délicatesse et de fureur, de fragilité à nu et de colère politique.

Ezra Furman Cabaret Sauvage Robert Gil
Liz Furman au Cabaret Sauvage – Photo : Robert Gil

Le Parc de la Villette et ses environs regorgent de salles de spectacles, mais une chose est sûre : c’est toujours une odyssée que de se rendre au Cabaret sauvage, la salle du parc la plus éloignée des moyens de transport en commun, avec le Périphérique (qui accueille des concerts plutôt aux beaux jours sous le boulevard éponyme, dans une ambiance CO₂ et bière estivale). Sauf quand on habite Pantin, Bobigny ou Aubervilliers, on peut dire qu’un concert au Cabaret sauvage, ça se mérite, surtout un soir de janvier. En venant de Pantin, justement, cela permet néanmoins d’observer de près les absurdités de nos vies dans les métropoles urbaines, où l’extrême richesse individualisée côtoie et frôle physiquement la pauvreté et la désespérance ; à 300 mètres, sous le pont qui sous-tend le boulevard Sérurier, à côté des Grands Moulins de BNP Paribas, turgescents, les tentes de migrants s’alignent, certains en train de s’affairer sur des réchauds, pendant que les nombreux joggeurs passent devant sans un regard, les écouteurs dans les oreilles, concentrés sur eux-mêmes, leurs nombrils, rayonnants dans la nuit.

Et nous dans tout cela ? Hédonistes fétichistes du bruit électrique, nous ne valons sans doute guère mieux, tendus vers l’objectif de la soirée : recevoir notre dose de décibels, qui coûtera toujours moins cher, à 24 balles la dose, que ce que les dealers, également voisins de la Porte de la Villette, peuvent réclamer. C’est donc sur cette introspection involontaire que nous débarquons sous le chapiteau boisé du Cabaret sauvage, d’une contenance de 1200 places debout, très rempli ce soir mais n’affichant pas complet, contrairement au Trabendo (900 places) lors du dernier passage de l’artiste, il y a trois ans. Signe d’une difficulté à franchir une étape, vers une reconnaissance plus large ? Possible.

Modern Woman RGÀ 20 h, c’est d’abord Modern Woman, jeune groupe londonien, qui déboule pour assurer une première partie que nous écouterons d’une oreille distraite, il faut bien le dire. Présenté par certains comme un jeune groupe prometteur, le collectif qui s’auto-décrit comme « art-rock » (méfiance…) s’apprête à sortir son premier album, vendredi 1er mai, et pour l’heure n’a publié que trois singles. Difficile d’appréhender le potentiel du groupe à ce stade, et cela vaut aussi pour la scène : certes, un son bien épais et carré leur permet de faire feu de tout bois, tout en mettant en valeur la voix de Sophie Harris, leur leader, compositrice et chanteuse. Mais le tout oscille entre power pop bien grasse aux relents grunge et pop-folk plus posée, pas désagréable, mais où l’on a du mal à percevoir encore une singularité évidente. Dashboard Mary, le dernier single sorti, énergique et bien senti, clôture comme il se doit les 40 minutes prévues de concert. Sentiment à affiner dans quelques semaines, une fois l’album sorti.

Ezra Furman Cabaret Sauvage Robert Gil 2Place à présent à celle qui a indiqué se faire désormais appeler Liz Furman, tout en ayant conservé son nom d’artiste initial d’Ezra Furman, quelques années après sa transition. Très attendue après la sortie, au printemps, de son dixième album, comme toujours de qualité (Goodbye Small Head). Accompagnée de quatre musiciens pros et sans aspérités, la chanteuse va donner un show à son image, et à celle de son répertoire : inclassable, changeant, comme les atmosphères et dominantes de chacun de ses albums, mais composant un univers artistique cohérent, entre power pop aux relents punk, glam, parfois country-folk ou même classic rock sur les bords, avec ce côté américain, très pro, parfois trop lisse, là où l’on s’attendait à de la furie à tous les étages. Quelques sommets émergent d’une set-list composée d’un tiers de morceaux du dernier album : la furie post-punk de No Place et les riffs lourds de Trauma en début de concert, les très belles ballades vicieuses du dernier album (Grand Mal, Power of the Moon), le rock carré et efficace de certaines compositions (Love You So Bad, le « tube » Forever Sunset). Et si ce soir, contrairement à NYC en décembre, nous ne bénéficions pas de la présence d’Alex Walton, nous apprécions la reprise emballante très Stones qu’elle en décline (I Need the Angel), terminée dans le chaos et la distorsion, ainsi qu’une vieillerie qui pourrait aussi être qualifiée de reprise, au fond, d’Ezra Furman avec son premier groupe, The Harpoons, dans une autre vie (Take Off Your Sunglasses), pour laquelle Liz est à l’harmonica. Dylan n’est alors pas si loin, ombre un peu inattendue, mais planante, comme d’autres figures de la folk, dont Oncle Neil, à certains moments du concert.

Ezra Furman Cabaret Sauvage Robert Gil 3Mais tout cela semble un peu trop engoncé, d’autant que la belle voix de Liz semble souvent sous-mixée, ce qui est un comble puisque c’est son principal atout : éraillée, sensible, androgyne depuis toujours, faisant sentir les écorchures de sa vie. C’est pour cela, sans doute, que nous avons tant apprécié la belle parenthèse solo en milieu de concert, qui lui permet de décliner les jolies Hour of Deepest Need et un autre classique de son répertoire, évoquant ses blessures intimes sans ambages, Suck The Blood From My Wound, avec la belle intensité qu’exige cette composition. C’est aussi pour cela que nous avons apprécié quand Liz Furman prend la parole pour évoquer clairement sa colère et sa peur face à cette seconde administration Trump, dont on imagine qu’elle doit être décuplée pour la communauté locale LGBTQ+ : « My country is falling apart… » Et de dédier une chanson « aux vivants et aux morts », avant d’égrener la longue liste de victimes célèbres de bavures policières. Chose également appréciable, la chanteuse prend le soin, tous les soirs, de revisiter sa set-list, mettant du changement et de l’inattendu, de la vie, en somme, en jeu.

Ezra Furman Cabaret Sauvage Robert Gil 4Au moment de faire les bilans, quand les lumières du cabaret se rallument, si l’on n’a pas été transportés totalement ailleurs, reste une certitude : l’univers de Liz Furman, tressé de jolies chansons intenses et bien troussées, est d’une grande cohérence, soutenu par la colère, celle face à la haine de l’autre, de ceux qui sont différents, érigée en outil politique de domination et de contrôle. Une saine colère.

C’est forts de cette certitude que, rendus aux frimas nocturnes de fin janvier, au milieu d’autres centaines d’habitants du pays des concerts, en direction des stations de métro ou de tram pas très proches, aux doux noms d’Ella Fitzgerald ou de Delphine Seyrig, poétiques en ce nœud autoroutier, de bitume et de barres de HLM soviétisant le long du périph’, nous jetons un coup d’œil lointain aux tentes des migrants. Elles n’ont pas bougé. Dans le canal de l’Ourcq, le reflet des joggeurs fait toujours zig-zaguer la surface de l’eau, aux côtés du nôtre.

Modern Nature :
Ezra Furman :

Jérôme Barbarossa
Photos : Robert Gil

Ezra Furman et Modern Woman au Cabaret Sauvage
Production : Super!
Date : le jeudi 29 janvier 2026

Leurs dernières parutions :

Modern WomanModern WomanDashboard Mary (single)
Label : One Little Independent Records
Date de sortie : le 15 janvier 2026

 

 

 

 

 

Ezra FurmanGoodbye Small Head
Label : Bella Union
Date de sortie : 16 mai 2025

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