Personne n’avait ni envie ni besoin que la mini-série The Night Manager, adaptation honorable sans plus de John Le Carré, donne naissance, neuf ans plus tard, à une « seconde saison ». Et sans surprise, ce « sequel » s’avère juste correct, même si l’on peut trouver quelques bonnes raisons de le regarder…

Il y a dix ans déjà, les fans de l’immense John Le Carré découvraient avec une crainte légitime l’adaptation en mini-série de 6 épisodes de l’un de ses grands romans, The Night Manager. Hugh Laurie et Tom Hiddleston, investis dans ce projet qu’ils avaient produit, s’étaient révélés excellents, … et la principale raison de regarder la série, avec peut-être une réalisation efficace confiée à la Suédoise Susanne Bier, capable de construire des ambiances anxiogènes tout en mélangeant considérations géopolitiques et plaisir du tourisme (Le Caire, Zermatt, Londres, Madrid, Majorque, Istanbul, n’en jetez plus !). Le sérieux de la construction de cette partie d’échecs entre deux esprits brillants, très typique de Le Carré, était malheureusement peu à peu mis à mal par une histoire d’amour envahissante et convenue, avant d’être désamorcé par un dernier épisode / happy end rompant brutalement avec toutes les règles de réalisme politique et de pessimisme de l’auteur. Au point que l’on avait l’impression d’une greffe réalisé par des scénaristes « standards », sans aucune considération pour le « vrai » sujet traité par Le Carré : l’utilité pour l’Occident de ces marchands d’armes qui, en plus de nous nourrir, garantissent la stabilité d’un monde qu’ils maintiennent occupé à faire la guerre de toutes les manières possibles (comme le disait le redoutable Roper, une bombe, c’est « démocratique » !)…
Pas de quoi revenir là-dessus… Et pourtant, près de dix ans plus tard, voilà que nous tombe dessus une « seconde saison », qui, et c’est un moindre mal, se déroule… neuf ans plus tard ! Jonathan Pine est devenu Alex Goodwin, et gère désormais pour le MI-6 une équipe spécialisée dans l’analyse des vidéos produites par l’énorme système d’observation londonien, loin du terrain. Jusqu’à ce que l’apparition, sur l’une de ces vidéos, d’un personnage inquiétant, surgi du passé, ne le jette à nouveau dans l’aventure… Une aventure qui le mènera cette fois jusqu’en Colombie, où se trame un coup d’état dans lequel les services secrets de « Sa Majesté » semblent eux-mêmes impliqués.
Avec une construction à démarrage (très) lent (une fois passé un « épisode pilote-choc comme il se doit) et une montée en tension finale aussi efficace que dans la mini-série de 2016, on ne peut s’empêcher de penser que David Farr, le show-runner, a joué la carte de la sécurité en suivant une construction similaire. Et a également confié la réalisation des 6 épisodes à un seul réalisateur pour garantir la cohérence stylistique de la série : malheureusement, Georgi Banks-Davies, récompensée au BAFTA il y a 6 ans pour I Hate Suzie, semble beaucoup moins à l’aise avec le « genre » de l’espionnage que Susanne Bier, et nous livre même quelques scènes incongrues, voire un peu ridicules quand il s’agit de filmer l’attirance sexuelle – avec un zeste de bisexualité – au sein du trio central.
Mais le plus important n’est pas là. Car les scénaristes se sont posés la même question que nous : qu’est-ce qui pourrait rester « le Carré » quand on n’adapte plus l’un de ses romans, et qu’est-ce que l’on peut faire d’autre sans trop le trahir ? Sans surprise, ils ont joué la carte de la franchise d’espionnage « contemporaine », plus « James Bond » encore dans son emballage que la mini-série originale. Ce qui veut dire que, et on n’attendait pas mieux, ils ont jugé préférable de sacrifier la vraisemblance du déroulement de l’histoire – totalement abracadabrante cette fois – et la crédibilité de nombreuses situations, au bénéfice du spectacle et des coups de théâtre. Résultat : si la mini-série originale était bancale mais restait tenue et ambitieuse, on est cette fois dans le tout-venant de la série TV de divertissement pas trop raffiné.
Que reste-t-il alors comme atout à The Night Manager, qui semble devoir se poursuivre avec une troisième saison ? La présence et le jeu subtil de Tom Hiddleston, un acteur qui devient de plus en plus précieux en vieillissant ; un joli sentiment de « vide existentiel », de fatigue profonde du héros usé par un métier supposant de séduire autant que de trahir ceux que l’on rencontre ; et puis, ce qui n’est pas négligeable, la beauté et la vitalité de la Colombie et de son peuple, qui occupent l’écran de belle manière quand le téléspectateur se lasse un peu du manque de logique de l’histoire qu’il regarde… Et, sans spoiler, un dernier épisode très noir, aussi surprenant qu’audacieux, assez loin de la manière dont se concluent habituellement les saisons des séries TV populaires. Qui pose les bases d’une troisième saison devant conclure l’arc narratif entamé ici. Mais, surtout, qui nous réconcilie, in extremis, avec une série que l’on jugeait jusqu’alors assez décevante.
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Eric Debarnot
