« Maigret et le mort amoureux » de Pascal Bonitzer : le Maigret que personne n’attendait ?

Adapter Simenon aujourd’hui relève déjà du pari. Le faire à travers un film de parole, austère et résolument anachronique, tient presque de la provocation. Avec Maigret et le mort amoureux, Pascal Bonitzer signe pourtant une œuvre aussi improbable que singulièrement attachante.

Maigret
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En sortant d’une projection, le mercredi après-midi de sa sortie, du Maigret et le mort amoureux de Bonitzer, dans la plus petite salle d’un multiplex parisien, où la moyenne d’âge devait être proche des 70 ans, il était impossible de ne pas être hanté par une question : qu’est-ce qui peut amener des financiers à monter un tel projet, reprenant un héros, quasiment oublié désormais, de l’après-guerre – le commissaire Maigret, déjà incarné (et seulement en France) par des acteurs du calibre d’Harry Baur, Michel Simon, Jean Gabin, Gérard Depardieu, Bruno Cremer, etc – et d’en confier la mise en scène à un Bonitzer, pilier des Cahiers du Cinéma des années 70 et 80 ?

Maigret afficheQui plus est, le film est une adaptation d’un livre de Simenon intitulé Maigret et les vieillards, confrontant le commissaire à une (déjà à l’époque) « vieille France », celle de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie arrimées à leurs valeurs (la religion la plus traditionnaliste, la transmission, la culture littéraire et épistolaire…)…tout en prétendant la « moderniser » en injectant le flic fumeur de pipe (qui fume encore la pipe au XXIe siècle ?), friand de civet de râble de lapin et de St Joseph dans des années 2000, où le smartphone n’existait pas encore !

Plus « exotique » (pas forcément dans le bon sens du terme), on peut ajouter le choix audacieux de Bonitzer de faire un « cinéma de mots », où les rôles sont tenus par des acteurs (émérites, là n’est pas la question) de théâtre, plutôt même que le cinéma d’atmosphère qui aurait, logiquement, été plus « simenonien, » ? Bref, ce Maigret n’a – volontairement dirait-on – rien pour plaire à quasiment aucune catégorie du public contemporain. Un suicide économique ? Une pure provocation, surtout quand on réalise, à la fin de ses brèves 80 minutes, que nous sera refusée même la satisfaction de la résolution « spectaculaire » du whodunnit, comme l’attendent forcément les aficionados des vieilles enquêtes policières d’antan (bon, rassurez-vous, on saura finalement qui a tué le vieux diplomate dans son bureau alors qu’il allait enfin vivre avec son Grand Amour !).

Tout ça pour dire que Maigret et le mort amoureux est une pure aberration en 2026, ce qui le rend évidemment très sympathique, mais ne l’aidera pas au box office. Il faut souligner que le casting tout entier est brillant, à commencer par Poladydès qui n’a absolument rien du Maigret tel que décrit par Simenon dans ses livres, mais réussit à donner le change grâce à un jeu superbement décalé, ajoutant une bonne dose d’ambigüité et de paradoxe inédits au personnage. On notera aussi la magnifique et trop rare Dominique Reymond, dans une unique scène où elle est magnétique. L’écriture de Bonitzer, tout en concision et en ellipses, est parfaite. Sa mise en scène est d’une justesse et d’une précision absolue. Le résultat de tout ce talent et de ce travail, c’est que Maigret et le mort amoureux, c’est de la très belle ouvrage.

Ce qui n’empêche pas qu’on en revienne à notre question initiale. À qui ce film peut il donc être destiné, à part aux cinéphiles du troisième âge (pour ne pas dire aux « vieillards » de son titre original) ?

Eric Debarnot

Maigret et le mort amoureux
Film franco-belge de Pascal Bonitzer
Avec : Denis Podalydès, Anne Alvaro, Manuel Guillot, Irène Jacob, Dominique Reymond…
Genre : policier
Durée : 1 h 2o
Date de sortie en salles : 18 février 2026

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