Le cinéaste haïtien Raoul Peck revient avec un essai documentaire mettant en avant la modernité de la pensée de George Orwell, qui nous éclaire pour penser les nouveaux totalitarismes. Un film pour prêcher les convaincus ? Peut-être, mais pas seulement.

S’enfermer 2h dans une salle de cinéma pour voir un documentaire sur les totalitarismes et leurs novlangues, éclairés par la pensée visionnaire de George Orwell (1903-1950), dans un monde chamboulé qui sature nos pensées, et souvent nous plombe, ne coule pas de source. Il y a aussi l’idée que Raoul Peck, cinéaste engagé, « de gauche », aurait produit une nouvelle œuvre prêchant les convaincus que nous sommes – que la guerre, les dictateurs et les totalitarismes, les fascistes et les fachos, anciens ou nouveaux, Trump, Poutine, and co, c’est mal. Il n’y avait d’ailleurs qu’à voir la composition de la troisième salle du Louxor ce vendredi soir, à quelques heures d’une nouvelle décision géopolitique décidée par deux dirigeants bien présents dans le film, Donald Trump et Benjamin Netanhyaou. Alors quoi ? Il ne faudrait aller voir que des films légers, nous faisant nous évader à bon compte de notre quotidien et de ce monde si inquiétant ?
Pour notre part, nous refusons de choisir, pouvant voir de la qualité cinématographique et de la réflexion dans différents types d’oeuvres, et même dans ces fameux films « de gauche » tant honnies par une certaine tendance de la critique (les Cahiers, et leur acidité d’anars de droite, dont le meilleur héritier serait un Eric Neuhoff au Figaro aujourd’hui…). La nouvelle œuvre du cinéaste haïtien Raoul Peck, installé en France, où il y a aussi sa société de production, n’est pas une « fiction de gauche », ce genre des 70’s tant honni des mêmes, mais épouse un genre différent, celui de l’essai documentaire. L’objectif est ici de montrer la modernité, le caractère visionnaire, de l’auteur de 1984, qui avait déjà tout vu, tout pensé des totalitarismes de l’époque, mais aussi de ceux à venir. Le titre résume bien l’idée : si un autocrate décide que 2+2=5, alors 2+2=5, selon une formule célèbre d’Orwell, assénée par Eric Ruf, qui porte la voix off tout au long du film. Le dispositif retenu est à la fois assez simple et complexe : il épouse, et dit, des extraits de l’œuvre d’Orwell écrits il y a un siècle et qui nous éclairent néanmoins sur Trump et consorts avec des échos saisissants, ainsi que des extraits de son journal intime, et notamment à la fin de sa vie sur l’île de Jura (Ecosse).
Le texte, et la voix, portent donc le film et son rythme. Le cinéaste expose d’abord longuement les fondements de la pensée de l’écrivain, issu « du bas de la classe moyenne supérieure » britannique, qui allait trouver son salut, ses envies de régner en « gentlemen » avec laquais et privilèges, dans les colonies de l’Empire, ainsi que l’explique un texte de l’écrivain, lucide sur les desseins de ses parents. Mais Orwell, nous explique Peck, c’est aussi un homme qui a trouvé sa vérité personnelle dans les colonies de l’Empire, dans l’appui aux peuples opprimés, et y revient à 19 ans pour… devenir soldat colonial, du mauvais côté pour lui, celui du maintien de l’ordre et de l’oppression. « Premier choc » explique le cinéaste dans une passionnante interview dans Libération, avant de filer en Espagne, pour se battre contre le fascisme durant la guerre civile : « Il habite déjà un monde beaucoup plus large. Il haïssait le milieu de sa classe, et ceux au-dessus de lui encore davantage. Il fait un transfert de classe conscient en devenant socialiste ». Ce dessein parle à Peck l’Haïtien, le citoyen du monde, du côté des opprimés, toujours.
A l’appui de la démonstration, plusieurs régimes d’images : photos d’Orwell jeune et de famille, films d’actualité d’époque, et aussi extrait de Land and Freedom de Ken Loach pour illustrer la guerre civile espagnole. C’est ici que le film est passionnant, dans cette capacité à faire advenir en harmonie différents régimes, tout au long de ses deux heures, et notamment dans le « corps » du film, autour de la pensée de l’écrivain et de ses échos aujourd’hui. C’est cette écriture, alliée à un montage efficace, qui fait l’intérêt de ce qui est bel et bien un « essai » documentaire, éminemment subjectif et pensé à la première personne (Peck revisitant Orwell et pointant les sujets sur lesquels ce dernier était « visionnaire »), et non un simple documentaire, comme le marketing le désigne rapidement. Après tout, c’est peut-être une évidence : même les films de feu Frédérick Wiseman restaient les œuvres d’un être humain, éminemment subjectives dans le choix des séquences filmées et montées, malgré leurs apparences d’enregistrement d’une vérité objective.
Dans le corps du film, le cinéaste nous propose la grille de lecture d’Orwell selon laquelle la mensonge, la déconnexion des mots et de leur sens, jusqu’à brouiller tous les repères et rendre les êtres cartésiens et opposants désemparés, est l’arme des totalitarismes, et est hélas très contemporaine. « Orwell nous aide en nous expliquant comment ça fonctionne, et pourquoi ça fonctionne », dit Peck (Libération, 25/2/26). C’est souvent saisissant, et la sidération, comme l’horreur guette, jusque dans les réfugiés dans les canots qu’Orwell décrit et voit dans 1984, bien avant la tragédie syrienne.
Pour autant, même en admettant le postulat du film « de gauche » qui enfonce quelques portes ouvertes, il est difficile d’adhérer à l’ensemble de la démonstration. D’une part car le film embrasse trop, et finit par mal étreindre, en voulant mettre toutes les tragédies contemporaines « dans » la pensée d’Orwell, accumulant 4 ans de guerres, dérives et douleurs : Ukraine, Gaza, Haïti, Yémen, dérive aux Etats-Unis sous Trump, en point d’orgue inévitable de la démonstration autant que « clou » du spectacle. Celle-ci provoque une résurrection cinématographique de Michael Moore, un extrait le montrant dans un de ses moments véhéments et nous rappelant qu’une telle figure, si éloignée de Wiseman, mais incarnant malgré tout le cinéma engagé, manque aujourd’hui. Une référence pas anodine de la part de Peck au cinéaste de Farenheit 9/11, essai documentaire à la première personne par excellence, lui-même titré en écho à l’œuvre de Bradbury (Farenheit 451, dont on voit ici des extraits de la version adaptée de 2018, remake du film de Truffaut). Son modèle à moitié avoué… dont il s’inspire de certaines caractéristiques : la capacité à faire de l’agit-prop soi-même, en assumant une certaine efficacité pour appuyer ses idées, elles-mêmes peu nuancées.
Le montage utilise ainsi des effets choc, pas toujours à bon escient, ou, disons, a minima sujets à débat, avec lettres majuscules à l’écran, musique appuyée, tout cela porté par la voix de Ruf, libéré de la Comédie Française, et pas toujours léger-léger dans sa tessiture… Le choix de certaines images ou séquences est lui-même sujet à caution. Était-il nécessaire, par exemple, de remontrer certaines images telles que celle du petit Aylan, dont le corps inerte sur une plage turque avait illustré la tragédie syrienne, alors que, somme toute, cela est un peu loin du propos ? Le film ne lésine donc pas sur les effets visuels tape-à-l’œil, qui ont le mérite de soutenir l’attention durant les deux heures, mais exposent le cinéaste à la critique d’utiliser un peu les mêmes moyens, de propagande, que ceux qu’il dénonce. Le volet trumpiste du film est symptomatique : la litanie des titres des milliers d’œuvres censurées par l’Administration (et interdites dans les bibliothèques publiques, écoles, etc.) permet de prendre la mesure pleinement de ce qui ne serait qu’une information vite digérée dans le fil des news, et de visualiser la tyrannie à l’œuvre. Mais c’est un peu bourratif et cela manque de subtilité…
Finalement, le meilleur du film est à rechercher dans les coïncidences entre la pensée d’Orwell et le fonctionnement des autocrates d’aujourd’hui, séquences et choix éditoriaux sur lesquels Peck est impeccable, et implacable. L’utilisation de différents régimes d’images y est alors la plus percutante, jusque dans l’usage de plusieurs séquences du cinéma de Ken Loach (Land and Freedom donc, mais aussi My Name is Joe, Raining Stones, Moi, Daniel Blake). Soit le meilleur des « fictions de gauche », si viscéralement britanniques comme le héros de ce film, et si universelles. Du côté des opprimés, encore et toujours, de ceux qui, au bout de la chaîne, finissent toujours par vaciller. Car ceux qui les dirigent, derrière leurs coups de mentons, et leurs purges, attaquent systématiquement les systèmes d’aide sociale, ainsi que les corps intermédiaires, l’école, l’université, la justice, tout ce qui permet de penser et de faire société.
Même s’il créera peu de nouvelles vocations, ou conversions au « socialisme », et n’est pas totalement réussi, Orwell: 2+2=5 est un film salutaire, qui redonne envie de revoir l’intégrale de Ken Loach, peut-être plus que celle de Michael Moore. Ça tombe bien, pour les Parisiens, ce sera bientôt possible à la Cinémathèque française, fraîchement débarrassée de ses puces de lits, de ses parasites. Eux non plus, ¡No pasarán !
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Jérôme Barbarossa
Orwell: 2+2=5
Film franco-américain de Raoul Peck
Avec la voix d’Eric Ruf
Genre : documentaire
Durée : 1h59
Date de sortie en salles : 25 février 2026
A noter – rétrospective Ken Loach à la Cinémathèque française du 16 avril au 13 mai, en sa présence. Plus d’informations : https://www.cinematheque.fr/cycle/ken-loach-1558.html
(2 séances présentées par Ken Loach, une par Eric Cantona / Looking for Eric bien sûr !)
