N’ayons pas peur du temps qui passe, et de l’admettre : nous avons fréquenté le Festival des Inrocks depuis le tout début des années 90. Plus de trente ans plus tard, où est la place d’un tel événement et à quoi sert-il désormais ? Nous en avons discuté avec François Moreau, rédacteur en chef adjoint des Inrockuptibles.

Benzine : Le Festival des Inrocks a contribué depuis ses débuts à la reconnaissance de nombreux artistes en France, mais l’écosystème de la musique a énormément changé depuis : est-ce que vous avez revu son rôle, du coup ?
François : Le premier festival, c’était en 1988… donc ça fait presque 40 ans… Bon, un festival, c’est un travail d’équipe, donc je ne suis pas le seul à la manœuvre, mais pour moi, ce que j’essaie de faire, c’est de penser d’abord au choc que vivront les gens qui vont venir au festival et découvrir un groupe. J’ai toujours en tête, parce que j’y ai participé – je suis là depuis 2012 -, le fait qu’en 2018, on a eu Fontaines D.C. au festival, la salle était à moitié vide… alors quand on voit aujourd’hui ce qu’est ce groupe. C’est ça l’idée, d’aller voir au festival des choses qui vont exploser après. Bon, c’était à moitié vide, mais on peut se dire qu’on a « quadrillé » ce truc… J’ai parlé à des artistes comme Damon Albarn, et même Liam Gallagher, pour des interviews, ce sont des gens qui se souviennent que la première fois qu’ils ont joué en France, c’était dans le cadre du Festival des Inrocks. C’est important.
L’autre chose qui me semble essentielle, parce qu’on est un magazine qui a quarante ans, c’est la transmission. Il faut que tous les anciens fans des Smiths, ils aillent voir cette année Elias Rønnenfelt, qu’il y ait cette idée de passation entre générations. C’est ce qui me motive : pour la soirée du mardi 10, tu as Stereolab en tête d’affiche, qui est assez légendaire, et derrière tu as Elias Rønnenfelt qui propose une sorte de pop indé différente du mainstream, et puis les Kids Return qui font le lien, avec un un hommage aux nineties, mais aussi cette fougue d’aujourd’hui. J’aime que les générations se croisent, aussi bien sur scène que dans le public. Et puis, pour la soirée du 12, on a un plateau qui illustre aussi cette idée de passation, avec WU LYF en tête d’affiche, qui a été une grosse claque, une lumière à l’époque de leur apparition, et puis Jehnny Beth, Soko… et Sonic Boom qu’on est content d’avoir (il avait joué en 2012 au Festival, je crois)… Des artistes qu’on adore, et qui sont fédérateurs…
Benzine : Mais tu penses que ce rôle à la fois de prescription et de transmission, il est toujours pertinent en 2026, avec le streaming et les réseaux sociaux ?
François : Je me berce peut-être d’illusions, le monde va beaucoup plus vite qu’on aimerait. Mais, sur le papier, ce rôle est encore plus nécessaire qu’avant. Au début, on quadrillait avec les Inrocks un « angle mort » de la musique : on était le seul endroit – avec Bernard Lenoir à la radio -, où tu pouvais trouver toute cette musique qui semble, vu d’aujourd’hui, « acquise ». C’était un lieu où tu pouvais faire communauté si tu te sentais tout seul dans ton bled.
Aujourd’hui, la musique est partout, donc la question c’est d’y voir plus clair dans cet océan où tout est « horizontal ». Tout sort au même moment, avec les mêmes méthodes… Donc, plus que jamais, on a besoin d’avoir des media qui continuent de cartographier ce qui se passe, de donner des guides de compréhension, de contexte. Il y a des gens qui se contentent d’écouter des playlists hasardeuses sur Spotify, comme il y avait avant des gens qui écoutaient la radio sans trop chercher à comprendre. Mais il y a aussi toujours des gens qui ont le besoin d’aller chercher des choses, de creuser : le rôle des média « spécialisés » reste essentiel, même s’il est différent.
Pour faire une analogie, c’est comme rentrer dans une petite boutique avec des disques bien choisis, plutôt que de débarquer au rayon musique d’une grande surface, où « tu as tout ».
Benzine : Il a quelque chose de préoccupant quand même, c’est l’intérêt des jeunes avant tout pour le Rock des années 70, Pink Floyd et Led Zep, par exemple…
François : Ça dépend de ce que tu en fait. Quand je suis rentré aux Inrocks, Beauvallet s’étonnait que je sois fan des Stone Roses, il pensait que le rôle des jeunes générations, c’était de déboulonner les groupes qui étaient au Panthéon. Mais je crois plutôt que ce sont des portes d’entrée…
Benzine : Revenons à la programmation du Festival cette année, et parlons de la journée du mercredi 11, qui nous intrigue. C’est un peu mystérieux, cette « création French Pop ». Tu peux nous en dire quelque chose ?
François : L’idée c’est quand même que ce soit une surprise, mais le casting Dominique A / Katerine / Miossec, ce sont des gens qui ont tous les trois une histoire très particulière avec les Inrocks : Miossec et sa première cassette envoyée à Beauvallet, Katerine qui est l’artiste je crois qui a fait le plus de couvertures des Inrocks… C’était le bon moment de rendre hommage à un répertoire, de rappeler qu’on a défendu une certaine idée de la pop française. On s’était demandé aussi qui était la personne autour de qui on pouvait construire tout ça, et on a pensé à Adrien Soleiman, le musicien qui a coproduit le dernier album de Katerine, le dernier album de Malik Djoudi – qui sera là aussi… Et Juliette Armanet, qui ne manque pas de rappeler qu’elle est passée par les Inrocks Lab…
On voulait célébrer et partager cette idée de la pop français. ça va faire un beau plateau, ça va être des rencontres, il y aura des duos, des trios, des rencontres improbables autour de chansons. On veut qu’il y ait des collisions entre des artistes qui ne sont pas tous de la même génération, autour d’un répertoire de la pop française : ça devrait être un moment de fête, de connivence, mais aussi avec des performances de haut niveau. Il faut aussi que les gens se demandent « ce sera quoi la chanson d’après ».
Le fait qu’il y ait de la surprise, c’est important. A force d’écouter de la musique, on peut s’ennuyer si un concert fait plus d’une heure cinq, une heure dix : tout le monde n’est pas Nick Cave and The Bad Seeds qui peuvent jouer deux heures quarante-cinq ! Là, on aura de se lover dans cette création, en se demandant qui va débarquer à quel moment ? Bon, ça devrait donner envie à plus de gens de venir…
Benzine : Vous n’êtes pas sold out, encore ?
François : On s’en approche, attention…
Benzine : Pour terminer quand même sur ce même sujet de la French Pop, qui pourraient être pour toi les artistes d’aujourd’hui qui pourraient être les futurs Dominique A, Katerine, Miossec ?
François : Moi, il y a un artiste sur qui je mise beaucoup, c’est Arthur Fu Bandini : je n’ai pas entendu la langue française sonner comme ça depuis longtemps. On peut évoquer les Bashung et Cie, mais c’est un peu usé. Il y a chez lui une morgue, une précision dans manière dont il fait sonner ses mots de façon très poétique, mais aussi enracinée dans une certaine colère qui est pourtant englobée dans un cadre musical. Là, il tourne seul sur scène, mais quand je l’ai vu en groupe, j’ai trouvé ça hallucinant. Quand tu sais qu’il existe, tu te demandes comment la scène française pourrait se passer de ce genre d’artiste ! Il a sorti deux EP qui forment un album à tous les deux, qui s’appellent ça n’a jamais été mieux avant.
Benzine : Super… On se verra mercredi, alors…
Propos recueillis par Eric Debarnot
