« Les fils de l’aigle » d’Antonin Varenne : mutinerie en pleine guerre du Vietnam

En retraçant le destin de deux marins, Les fils de l’aigle révèle une incroyable affaire survenue pendant la guerre du Vietnam : la tentative de deux jeunes pacifistes américains de détourner un navire chargé de bombes. Un récit poignant qui interroge sur le sens de nos actions.

Francesca Mantovani © Gallimard

Antonin Varenne brouille régulièrement la frontière entre les genres depuis plusieurs romans et ce passage dans la collection « Blanche » chez Gallimard le démontre très bien. Après plusieurs romans noirs et romans d’aventures, il s’arrête dans les Les fils de l’aigle sur les parcours de deux jeunes hommes pendant la guerre du Vietnam. Deux jeunes pacifistes qui décident du haut de leurs vingt ans d’intégrer l’équipage d’un cargo, le Columbia Eagle, à destination du Vietnam. Mais un cargo avec une cargaison bien particulière puisque les cales sous pleine de napalm et que la prime de l’équipage à bord n’est pas là par hasard. Tout part de ce voyage en mer à haut risque, une traversée dangereuse pour l’équipage et qui a inspiré l’auteur. Antonin Varenne s’est documenté pour construire son roman sur les trajectoires de ces deux jeunes mutins qui décident de tout mettre en place pour dévier la route du cargo et éviter que les bombes arrivent à destination. Claude McKay et Alvin Glatkowski sont ces deux mutins, deux hommes qui ont véritablement existé.

« Les fils de l’aigle » d’Antonin VarenneAvant de découvrir cette histoire, on découvre un dialogue en 1971 entre un journaliste, Richard Linnett et Tim O’Brien, un flic angoissé par le départ de son fils au Vietnam. Deux hommes qui se rencontrent dans un bar de Los Angeles et qui n’ont pas grand-chose en commun au début du roman, à commencer par leurs valeurs. Linnett dénonce les aberrations d’une guerre qui s’enlise au Vietnam tandis qu’O’Brien tente de donner du sens à son travail lorsqu’il s’occupe de la répression des pacifistes au pays, mais il commence à douter. Entouré par les habitués du bar, Richard Linnett commence alors à raconter l’histoire de McKay et Glatkowski sur laquelle il travaille depuis plusieurs mois. Antonin Varennedébute alors ces allers et retours entre l’histoire de ces deux personnages sur le cargo et l’échange dans le bar entre les deux hommes. Une narration qui prend son temps et qui dresse petit à petit des portraits tout en nuance.

Une histoire qui questionne très tôt le sens de l’engagement dans une lutte armée. McKay et Glatkowski auront plus d’une fois l’occasion de questionner le sens de leur action. Et surtout la faisabilité d’un projet aussi fou. Car plus d’une fois les deux compères ont douté et malheureusement la suite va leur donner raison. Animés par des élans pacifistes et voulant lutter à tout prix contre l’absurdité de la guerre, McKay et Glatkoski s’embarquent dans une galère dont ils ne vont pas prendre pas la mesure, ou trop tard.

L’auteur construit comme souvent des personnages complexes et ambivalents. On découvre la jeunesse et l’enfance des deux jeunes hommes. Un contexte qui explique des choses, mais qui n’explique pas tout. Les fils de l’aigle c’est aussi un roman sur la lutte à l’échelle individuelle et au sens que cela peut prendre dans une vie. C’est cruel pour les deux idéalistes que sont McKay et Glatkowski et il y a un peu d’espoir dans leur démarche, pourtant leur projet ne paraît pas aussi insensé qu’il en a l’air. Et l’espoir justement, il en faut dans un monde qui donne toujours plus de légitimité à la guerre et à ses conséquences.

À la fois roman d’aventure rythmé et dans le même temps pur roman noir dans les thématiques qu’il charrie, Les fils de l’aigle est une nouvelle réussite que j’ai eu beaucoup de mal à reposer une fois entamé. On est touchés par les destins de ces deux personnages et par la façon qu’a l’auteur de restituer ces vies qui basculent. Il tente d’ailleurs à plusieurs reprises de saisir cet instant où les choses basculent dans une vie et ça tient à peu de choses, comme dans la première scène du roman qui donne tout de suite le ton.

Antonin Varenne a cette capacité à camper une atmosphère bien à lui, que ce soit sur le pont d’un cargo lorsque McKay et Glatkowski échange sur leur projet secret ou que ce soit dans un bar miteux de Los Angeles lorsqu’un journaliste et un flic discutent au milieu des effluves d’alcool. Il rend ses personnages profondément humains même si ces derniers sont dépassés par des histoires plus grandes qu’eux. Les deux jeunes hommes n’imaginent pas un seul instant les conséquences de ce qu’ils s’apprêtent à faire sur ce bateau, notamment sur la scène internationale et pour leur pays, les États-Unis. À l’arrivée cela donne un roman qui montre comment la fiction peut s’emparer d’un évènement pour donner des clés de compréhension et ressentir les choses au plus près des protagonistes.

Sébastien PALEY

Les fils de l’aigle
Un roman d’Antonin Varenne
Éditeur : Gallimard
288 pages – 21 euros
Date de parution : 19 février 2026

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