Mamoru Hosoda poursuit son exploration d’un cinéma d’animation spectaculaire et ambitieux avec Scarlet et l’éternité, relecture très libre d’Hamlet. Mais derrière la puissance visuelle du film et l’ampleur de ses visions mythologiques, le récit se révèle bien plus fragile qu’espéré.

Il y a vingt ans exactement, la découverte de son magnifique La traversée du temps révélait Mamoru Hosoda, et l’imposait immédiatement comme l’un des grands réalisateurs japonais d’animation, digne de « succéder » à l’indéboulonnable Miyazaki. Malheureusement, aucun de ses films suivants, tous notables et soutenus par la critique et par le public (Summer Wars, les Enfants loups, le Garçon et la bête, Belle…), n’a réussi à atteindre le même niveau. La sortie de cet extrêmement ambitieux Scarlet (Scarlet et l’éternité en France), inspiré de la tragédie de Shakespeare Hamlet – mais transposé dans un univers fantastique avec une héroïne féminine, ce qui n’est pas si courant dans l’animation japonaise – pouvait être l’occasion de retrouver notre émerveillement initial… Mais ce ne sera pas le cas : une fois encore, Hosoda signe un film aux immenses qualités, mais plombé par une série de problèmes qui l’empêchent d’atteindre le statut de chef-d’œuvre contemporain de l’animation que son auteur semble pourtant viser.

La Scarlet du titre – qui ressemble beaucoup physiquement à la Belle du film précédent de Hosoda – est une princesse littéralement consumée par le désir de venger l’assassinat de son père. Précipitée dans un étrange royaume des morts où se rassemblent les défunts de toutes les époques, elle va livrer une succession de combats pour essayer d’arriver à ses fins. Mais sa trajectoire va s’infléchir sous l’influence d’Hijiri, qui vient du monde « moderne » et applique des principes humanistes et bienveillants dans ses rapports avec les autres.
Il faut bien admettre que si les références à Hamlet sont lisibles (le père assassiné, l’oncle usurpateur, la vengeance impossible), elles ne sauraient constituer une lecture vraiment pertinente du film. En opposant la culture guerrière de Scarlet et l’humanisme d’Hiriji, Hosoda veut clairement nous offrir une parabole pacifiste, sans aucune légèreté : le final du film fera grincer des dents à la plupart des spectateurs, emprunt qu’il est d’une niaiserie quasiment infantile, encore accentuée par l’usage immodéré de chansons populaires (?) japonaises. Bref, on adhère au message de Hosoda, mais il n’avait nul besoin de l’asséner via un discours moral – ou plutôt moralisateur – aussi didactique, qui plus est développé tout au long d’une intrigue linéaire et d’un scénario qui ne recule devant aucune explication pour garantir que tout le monde comprend bien ce qui est à l’écran. Sur tous ces points, on est non seulement à l’opposé de la complexité et de l’ambiguïté magnifiques des œuvres de Miyazaki, mais on est sans doute devant le travail le plus faible de Hosoda.
Heureusement, il y a ce fameux Royaume des Morts, qui n’emprunte rien aux mythes religieux du paradis, de l’enfer ou du purgatoire, mais qui est conçu comme un espace mental, une suite de paysages avant tout symboliques. Il y a la force visuelle remarquable des images composées par Hosoda et son équipe d’animateurs. L’ampleur littéralement mythologique des visions – les paysages, les foules en mouvement, les cataclysmes permanents s’abattant sur les morts – compense toutes les faiblesses énumérées précédemment. Au point que la meilleure manière de profiter de Scarlett est de ne se préoccuper aucunement des dialogues faiblards que débitent les personnages, de prendre du recul par rapport à la violence répétitive des combats opposant Scarlett à ses ennemis, et de se laisser emporter dans ce magnifique trip visuel – certes sinistre, et parfois terrifiant – que nous offre le film.
À vous de voir si c’est suffisant pour vous, et si cela comblera vos attentes de cinéphile !
![]()
Eric Debarnot
