Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, retour sur l’histoire d’un couple légendaire, ayant engendré un groupe qui ne l’est pas moins.

The Cramps, ou le conte de fée rock prototypique. L’histoire d’amour de deux marginaux aux véritables noms presque aussi rocambolesques que leurs pseudonymes. Lorsqu’ Erick Lee Purkhiser prend en stop Kristy Marlana Wallace, il n’est pas encore Lux Interior et elle n’est pas encore Poison Ivy, mais ils sont déjà inséparables, comme un genre de Bonnie & Clyde unis sous des obsessions communes que l’on jurerait sorties de l’imaginaire de John Waters. Une collection de disques généreusement pourvue en perles obscures du rockabilly des années cinquante, mais aussi un goût mutuel (et douteux, forcément) pour le cinéma de série B, l’humour trash et les hot rods en furie. La paire déménage à New York en 1975. Le CBGB est en plein essor et les tourtereaux passent à l’acte l’année suivante, créant un groupe sans bassiste, avec Bryan Gregory en seconde guitare et sa sœur Pamela à la batterie, batterie qui sera finalement récupérée par Nick Knox jusqu’en 1991.
La nouvelle formation répète dans le même local que les Fleshtones et enregistre un single produit par Alex Chilton, avant d’obtenir un contrat sur le label de Miles Copeland, frère de Stewart et futur mécène des Dead Kennedys. Leur premier véritable album est l’inénarrable Songs the Lord Taught Us sorti en mars 1980, et qui aurait parfaitement pu servir de sujet à cet article. Néanmoins, …Off The Bone offre un point de vue plus extensif sur les premières années de carrières du groupe.
Publiée en 1983, cette compilation rassemble la quasi-totalité des singles et seven inches semés entre 1978 et 1981, et qui témoignent de deux périodes distinctes. En 1980, le groupe déménage à Los Angeles et remplace Bryan Gregory par le guitariste du Gun Club, à qui Lux décerne le légendaire surnom de Kid Congo Powers. La première face de …Off The Bone, de Human Fly à Fever, est donc composée d’enregistrements de l’époque new-yorkaise avec Gregory, sa mèche peroxydée et sa Flying V noire à pois blancs. La seconde, de Drug Train à New Kind of Kick, est consacrée à la phase californienne avec Powers, sa tignasse hirsute et sa Gibson Explorer. Sur les quinze titres de la version officielle, on dénombre quatre compositions originales (Human Fly, Garbage Man, Drug Train et New Kind of Kick).
Human Fly ouvre le bal sur un tremolo de guitare de Poison Ivy, vite rejoint par la batterie et les litres de fuzz atone de Bryan Gregory, qui charrie tant de saturation qu’on a du mal à y dénicher la moindre note. La créature éponyme est évidemment une occasion pour Lux Interior de se livrer aux turpitudes vocales dont il a le secret, alternant morgue gothique et bourdonnements raccords avec le sujet en présence. La première reprise au menu est The Way I Walk, succès des charts de 1959 enregistré par le chanteur canado-américain Jack Scott durant son service militaire. La rythmique en shuffle permet d’apprécier le swing de Nick Knox, tandis que Lux éructe avec une aisance remarquable, réussissant l’exploit non négligeable de porter le slapback delay quasiment aussi bien qu’Elvis Presley dans sa jeunesse. S’ensuit Domino, écrite pour Roy Orbison par Sam Phillips, livrée dans une version pied au plancher, où la batterie bastonne sans temps mort derrière les accords meurtriers de Poison Ivy. La relecture du Surfin’ Bird des Trashmen, déjà bien dépoussiérée par les Ramones, semble avoir été rêvée pour les Cramps. Une progression harmonique minimaliste pour un délire vocal maximaliste où les hoquets et hurlements de Lux se perdent dans une rythmique pilonnée jusqu’à la dissonance. La dernière minute de boucan est si sévère qu’elle donne l’impression d’entendre Bryan Gregory étrangler un aspirateur, pour en tirer le genre de solo dont le Velvet Underground était capable dans ses pires moments de provocation.
À l’inverse, Lonesome Town, reprise du hit de 1958 chanté par Ricky Nelson, semble véritablement vouloir rendre hommage à la mélancolie de la composition de Baker Knight, avec un son imparfait qui confère un regain d’intimisme à la très belle performance vocale de Lux. Garbage Man est un orignal légendaire, l’un des morceaux de bravoure qui figurait déjà sur Songs the Lord Taught Us. Le riff est d’une simplicité désarmante, réparti entre le double-stop de Poison Ivy, très teinté rockabilly, et les réponses bruitistes de Gregory, qui percent comme autant de lacérations sur le groove imperturbable de Knox. La face B du single est Fever, reprise du tube d’Eddie Cooley et Otis Blackwell, révélé par les interprétations de Little Willie John et Peggy Lee. La version des Cramps est possédée, hantée par le baryton horrifique de Lux et les larsens stridents des guitares, qui se font caressantes pour amadouer l’auditeur avant une nouvelle salve de bends hurlants. Drug Train est une autre composition originale, sur un tempo rockabilly qui cahote tel un wagon sur les cailloux projetés par la caisse claire. Lux s’égosille comme pour fusionner le drawl des légendes country et les gloussements outrés de Screamin’ Jay Hawkins. Love Me est une vraie rareté de connaisseur, reprise de l’unique single connu de Jerry Lotts, qui mena une brève carrière sous le nom de The Phantom, en portant un masque inspiré par les comics strips du même nom, avant un tragique accident de voiture qui le laissera paraplégique en 1966.
Le groove retro de Can’t Hardly Stand It, reprise de Charlie Feathers, est un terrain de jeu idéal pour le jeu de guitare bluesy de Kid Congo Powers. Goo Goo Muck offre l’équivalent pour le phrasé de Lux Interior, qui dynamite l’originale de Ronnie Cook and the Gaylads avec un aplomb jouissif, conférant à la chanson cette noirceur grindhouse si caractéristique, qui reste à ce jour l’une des trop rares choses à sauver du Wednesday de Netflix. She Said véhicule tout l’amour que les Cramps portent aux artistes des marges. Leur choix d’honorer Hasil Adkins, songwriter barré qui distribuait ses enregistrements rudimentaires à la manière d’un punk de rue dès les années cinquante, n’est pas surprenant. Les paroles en onomatopées et les métaphores improbables (she looks to me like a dying can of that commodity meat) servent à peindre une partie de jambes en l’air dans une voiture, comme pour rejouer la rencontre de Lux et Ivy sous l’angle du vaudeville trashy.
The Crusher est une curiosité pas si curieuse, un titre popularisé en 1964 par The Novas, groupe garage rock de Minneapolis doté d’un chanteur dont la voix se situe à mi-chemin entre Captain Beefheart et une broyeuse à déchets. Aussi, la relecture des Cramps s’avère plus mélodique que l’originale, plus fluide et athlétique, avec un Lux qui n’a rien à envier à Iggy Pop en matière d’intimidation. Au contraire, la version de Save It, reprise à Mel Robbins, est plus lente que son modèle, conférant une dose de menace supplémentaire à ce qui fut une chanson country. Le solo de guitare au milieu de la chanson est d’une étrangeté inqualifiable, comme si Kid Congo Powers s’appliquait à ne jouer que des notes hors de la tonalité de la chanson. Enfin, New Kind of Kick est à la fois la dernière composition et la dernière piste de …Off The Bone. Un hymne trépané à la nécessité d’un exutoire comme seul le rock’n’roll peut en fournir. Une sorte de frère cadet hédoniste du No Fun des Stooges, qui aurait passé le stade de l’ennui existentiel pour se mettre en quête d’explosions en tous genres.
Un message à la fois primaire et intemporel, que les Cramps n’auront de cesse d’incarner jusqu’à la disparation de Lux en 2009, point terminal d’une virée au sillage généreux et inclusif, dans lequel toute âme pouvait se permettre d’exister pleinement, sans jamais devoir s’en excuser.
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Mattias Frances
The Cramps – …Off The Bone
Label : Illegal
Date de sortie : mai 1983
