[Prime] « Young Sherlock » : Holmes avant Holmes

Avec Young Sherlock, Prime ambitionne de raconter la jeunesse du célèbre détective, dans une intrigue mêlant espionnage international et tragédie familiale. Une idée séduisante, mais dont l’exécution laisse parfois perplexe.

Young Sherlock
Copyright Dan Smith

Il faut quand même une sacrée dose de courage, ou peut-être d’inconscience, pour revenir proposer aux sériephiles une nouvelle adaptation de l’œuvre de Sir Arthur Conan Doyle, aussi peu de temps après la réussite impressionnante de la modernisation effectuée par le Sherlock de Mark Gatiss et Steven Moffat (2010-2017). Qui plus est, l’ajout du nom de Guy Ritchie au générique ne rassure pas, garantissant un ajout d’action et de violence qui risque de faire pencher Young Sherlock du côté des médiocres versions hollywoodiennes avec Robert Downey Jr. Pire encore, la perspective d’une version « Young Adult » destinée aux adolescents, nous a un moment dissuadés de tenter l’expérience… Mais notre attachement au personnage mythique de Holmes a fini par avoir raison de nos craintes…

Young Sherlock affiche

Et nous n’avons pas eu complètement tort de tenter l’expérience Young Sherlock. Premier point positif, on n’est pas ici réellement dans un univers « YA », en dépit du fait qu’il s’agit d’une adaptation de la série de livres pour adolescents d’Andrew Lane. Sherlock a 17 ans, et son intérêt pour la gente féminine est déjà « adulte », même s’il est, « professionnellement » au tout début de son « apprentissage ». Second point très positif, c’est qu’après avoir erré, durant la première partie de la saison, dans des intrigues policières pas vraiment convaincantes, l’histoire effectue un virage surprenant – mais plutôt malin – vers le monde de l’espionnage : on ne spoilera pas grand chose en révélant que le sujet de Young Sherlock est le développement et la vente aux plus offrants d’une arme chimique qui pourrait changer les rapports de force entre les nations – nous sommes à la fin du XIXe siècle. Le tout soulevant des questions géopolitiques, accentuées par la présence de la jeune princesse chinoise… Et, surtout, le scénario se cristallise, dans les derniers épisodes, sur un drame familial, presque une tragédie, en fait, qui lui confère in extremis une une consistance imprévue – et assez improbable.

Au final, Young Sherlock s’avère, oui, un récit d’apprentissage ; mais on parle ici d’apprentissage de la politique internationale et de ses chausse-trappes, ainsi que des faux semblants et des mensonges qui peuvent gangréner une famille « a priori honorable ». A noter que sur chaque face de cette « double histoire », les showrunners ont joué la sécurité en choisissant d’excellents acteurs pour en incarner la complexité : Colin Firth livre le premier rôle de pur méchant de sa carrière, tandis que le couple formé par Joseph Fiennes (dans un registre proche de celui qui était le sien dans The Handmaid’s Tale) et Natascha McElhone compense la faiblesse d’interprétation de la part plus jeune du casting…

On appréciera aussi l’intelligence de la « création » du personnage de Moriarty (lui aussi « young »), puisqu’il est ici l’ami et le complice de Holmes dans ses aventures à Oxford où débute l’histoire. Cette relation fascine, reposant sur une admiration intellectuelle réciproque, une proximité morale ambiguë, mais aussi une rivalité latente. C’est là une préparation plutôt fine de la naissance du futur antagonisme mythique entre les deux personnages. La série suggère, avec une certaine habileté, que Holmes et Moriarty sont deux variations d’un même génie : deux esprits brillants, fascinés l’un par l’autre, dont la séparation future ne tiendra peut-être pas à leurs capacités intellectuelles, comparables, mais à la manière très différente dont chacun choisira d’utiliser cette intelligence.

Malheureusement, ces bonnes idées ne suffisent pas à compenser les faiblesses de la série, et les raisons de critiquer Young Sherlock sont nombreuses. Et variées. Au premier plan, le fait que ce « jeune Sherlock » n’a pas grand chose à voir, ni en termes de personnalité, ni de comportement, ni même de fonctionnement de son talent déductif, avec le personnage de Conan Doyle… et c’est là la principale déception de la série (même si on imagine que les saisons suivantes approfondiront le sujet). Ensuite, si l’on peut considérer que la création à l’écran d’une Angleterre victorienne est ici soignée, la représentation ridicule du Paris de la Commune (on danse au Moulin Rouge pendant que la foule est mitraillée dans les rues), et la vision presque raciste de Constantinople et de sa population sont des défauts difficilement pardonnables en 2026. On devra passer aussi sur le rythme trop rapide avec lequel les péripéties s’enchaînent, comme s’il s’agissait d’étourdir le téléspectateur pour qu’il ne prenne pas trop conscience des « trous dans la logique » des enquêtes et des événements : ce qui, il est facile de l’admettre, est un comble pour une « enquête de Sherlock Holmes ».

Mais, même ainsi, la première saison, qui se referme sans que l’histoire soit terminée, nous laisse suffisamment de sentiments positifs pour ne pas renâcler à poursuivre avec une seconde saison.

Eric Debarnot

Young Sherlock
Série TV britannique de Peter Harness, Matthew Parkhill et Guy Ritchie
Avec : Hero Fiennes Tiffin, Joseph Fiennes, Natascha McElhone, Zine Tseng, Colin Firth…
Genre : policier, espionnage, action
8 épisodes de 50 minutes mis en ligne (Prime) le 4 mars 2026

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