The Orielles – Only You Left : souvenirs d’Allemagne et de Grèce en été

Duo de Manchester, The Orielles restent peu connus en France. Only You Left, leur quatrième album, au titre énigmatique et à l’écriture ambitieuse, les voit évoluer vers un registre plus shoegaze et dream pop, voire grunge. C’est pour nous l’occasion de nous pencher sérieusement sur leur cas.

The Orielles
© Neelam Khan Vela

Qui sont The Orielles ? Telle est, d’abord, la question. Méconnu en France, le groupe bénéficie d’une bonne cote au Royaume-Uni, sans avoir encore réussi à s’exporter, comme en témoigne ses prochaines dates assurées de concerts, exclusivement de l’autre côté de la Manche. Duo originaire de Manchester, composé d’Henry Wade (guitare) et de la chanteuse et bassiste Esmé Hand-Halford, The Orielles avaient enregistré 3 albums avant Only You Left. Les débuts en 2018 étaient plutôt psyché-pop, avec des touches funk et afro, qui auraient pu les faire passer pour des émules locaux de Vampire Weekend, en moins sautillant tout le même. Dans le doute, on leur accolera l’étiquette « indie rock », pour autant que cela veuille encore dire quelque chose de nos jours. Après un deuxième album sur ce même territoire, décliné dans une version alternative de variations autour des mêmes chansons (leur côté arty), le duo avait marqué une progression nette sur Tableau (2022), troisième album en partie improvisé et plus ambitieux, double et composé pour partie de longues plages post-psychédéliques ou planantes, vaguement noisy. Une nouvelle identité musicale, convaincante, mais brouillée par l’incapacité du duo à faire le tri dans ses morceaux et à ne publier que les marqueurs essentiels de cette évolution.

the-orielles-only-you-leftAugmentés pour l’occasion de la batteuse Sidonie Hand-Halford, The Orielles reviennent aujourd’hui avec ce quatrième album enregistré à l’été 2024 avec l’aide du producteur – ingénieur du son Joel Anthony Patchett, sur deux sites que tout oppose a priori, à part l’eau : Hambourg et Hydra. Pour l’île grecque, c’est un point commun avec Stuart Temples et les Tindersticks dans leur dernière période, mais la comparaison avec les soyeux Britanniques s’arrête ici. En tout cas, une idée de dualité qui est au cœur de l’enregistrement. « Nous avions cette vague image du bois contre le métal », explique la chanteuse dans le dossier de presse : « Hambourg était le métal et Hydra était le bois. Tout s’est naturellement classé dans l’une ou l’autre catégorie. » Dit autrement, la volonté du groupe est de trouver un point d’équilibre entre les expérimentations de Tableau et les débuts plus festifs et carrés. « Nous avons peut-être voulu, inconsciemment, déguiser cet album en quelque chose qui semblait plus léger et agréable à l’oreille » indique-t-elle aussi : « Mais il est bien plus mélancolique. Ce n’est pas un album profondément triste. Il s’appuie juste un peu sur la beauté de la tristesse ».

Only You Left, précédé d’une tripotée de singles, s’ouvre et se clôture sur les deux meilleures chansons de l’album : Three Halves et To Undo the World Itself. C’est à la fois une force, et une limite, son cœur manquant de chansons fortes, de relief. Three Halves, premier single sorti dès l’été dernier, donne le « la » avec son intro à la Sonic Youth époque Goo/Dirty, aux prémices du grunge, avant de s’emballer dans une mélodie qui embarque l’album clairement sur un territoire aux confins du shoegaze et de la dream-pop. Les guitares vrombissent et sont claires, la basse est présente, la voix féminine rajoute la touche finale qui appelle la principale référence à laquelle le groupe fait penser sur cet album : Blonde Redhead, plus exactement celui des dernières années.

Plus new-yorkais que du nord de l’Angleterre sur ce coup, le groupe enchaîne avec Shadow of You Appears, tout-à-fait dans la lignée, avec son titre à la Sonic Youth et son pont égayé par un violon dynamique. C’est ensuite que les choses plus compliquées débutent : Tears Are, plus commune, a du mal à marquer, Embers est structurée par une mélodie basique à la basse sur laquelle la chanteuse pose sa voix vaporeuse. Agrémenté de touches légères de piano autant que d’agréables cliquetis et craquements, le résultat ne captive pas totalement, la répétition des paroles du titre de l’album (« Only You Left  / Only You Right ») ajoutant au côté mécanique de la chanson, avant le pont qui voit les arpèges clairs qui régénèrent l’intérêt de l’auditeur de manière inattendue. Au passage, le textes incarne la manière propre d’Hand-Halford d’écrire ses paroles, explorant de la même manière les paradoxes, les inversions et les jeux de mots, laissés dans l’ambiguïté pour que l’auditeur puisse s’en faire sa propre interprétation, comme le dit justement le dossier de presse. Poétique, et souvent crypté donc.

Tiny Beads Reflecting Light commence comme une longue jam noisy-pop de deux minutes à la Sonic Youth, avant de devenir une ballade franchement agréable, grâce aux voix en contrepoint, celle de Wade venant en arrière-plan approfondir celle d’Hand-Handford dans ce qui est au final une jolie chanson de couple. Mais le sentiment perdure que le traditionnel ventre mou de l’album, avec des chansons moins marquantes a ici commencé un peu tôt. Idem avec The Wooland Has Returned, midtempo appuyé par un violon apaisé, qui s’emballe avec un pont noisy, mais reste un peu trop sage, le résultat rappelant certaines ballades de Yo La Tengo, en moins fort. On retiendra tout de même de ce ventre mou de l’album le single dream-pop You are Eating a Part of Yourself, pour lequel le groupe évoque des références post-rock (Mogwai, Explosions in The Sky) qui nous semblent quand même un peu lointaines, et Wasp, avec sa mélodie midtempo simple et efficace, presque trop basique, qui n’aurait pas dépareillé sur Experimental, Jet Set, Trash and No Star ou Washing Machine, albums plus dépouillés des années 90 de la Jeunesse Sonique. To Undo The World Itself, deuxième single paru (en duo avec You are Eating a Part of Yourself), et meilleur titre de l’album, avec ses guitares à la fois grunge et rêveuses, le clôture bizarrement dans un geste qui résume bien The Orielles : pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! Sur le plan esthétique, le morceau met deux minutes à décoller vers un chaos mélodique et maîtrisé, pour un résultat très convaincant, encore une fois très Blonde Redhead. Sur le plan marketing, le titre aurait pu figurer en ouverture de l’album, dans une logique plus classique.

Au final, un agréable album, qui peine à totalement convaincre, et à valider la progression de The Orielles, entrant dans la catégorie des albums qu’on aimerait plus aimer. Si la synthèse de leurs différentes manières est bien au rendez-vous, portée par une écriture ambitieuse et une production claire, Only You Left manque toutefois de chansons fortes, hormis les singles d’ouverture et conclusion, pour marquer durablement, et figurer dans les Tops de fin d’année. Toutefois, compte tenu de son répertoire à présent conséquent, on attendra The Orielles sur scène, en espérant qu’il nous soit donné l’occasion de bénéficier d’une date, ou tournée, française dans les prochains mois.

Jérôme Barbarossa

The Orielles – Only You Left
Label : Heavenly Recordings / PIAS
Date de sortie : 13 mars 2026

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