Mal diffusé et peu vu en Europe, le cinéma nigérian est pourtant désormais un poids lourd mondial. Il ne faut donc pas manquer ce Un jour avec mon père, qui parle bien de l’histoire du Nigeria, mais surtout du travail de mémoire des victimes de l’histoire de violence du pays.

Les cinéphiles plus âgés se souviendront sans nul doute de la visibilité politique et critique en Europe du cinéma africain dans les années 60-70 : les voix d’auteurs comme Sembène Ousmane, Med Hondo, Souleymane Cissé… résonnaient haut et fort dans les festivals, dans la presse engagée, et leurs films étaient relativement visibles dans les ciné-clubs. On ne peut pas en dire autant aujourd’hui, au point qu’il est facile de penser que l’Afrique est devenue un continent « sans cinéma ». C’est heureusement une vue eurocentrée des choses, que la sortie sur nos écrans – et les récompenses qu’il a reçues, comme la mention spéciale à la Caméra d’Or de Cannes et le BAFTA du meilleur premier film – de My Father’s Shadow (Un jour avec mon père en France, encore une traduction étrange puisqu’elle dépouille le titre de sa véritable signification) permet de corriger. « Nollywood », car c’est le nom donné à l’industrie cinématographique du Nigeria, est aujourd’hui la seconde puissance du cinéma mondial, après l’Inde, mais devant la Chine et les Etats-Unis. Même s’il s’agit là de cinéma éminemment populaire, il est probable que nombre de films produits par « Nollywood » mériteraient de gagner en visibilité dans les festivals du Nord. Et que dans cette perspective, Un jour avec mon père ouvre la voie.

Le film des frères Davies, Akinola à la réalisation et au scénario et Wale comme co-scénariste, a pour centre de gravité l’annulation par la junte militaire des élections de 1993, qui avaient vu la victoire des démocrates : car c’est le jour de l’annonce de cette annulation que, par un malheureux hasard, Remi et Akin accompagnent pour la première fois leur père Folarin (Sope Dirisu, découvert dans The Gangs of London) à Lagos. Cette journée les verra alterner galères et moments magiques de partage avec leur papa, lui qui vit la plupart du temps éloigné d’eux, travaillant à Lagos , loin de la maison familiale : ils vont découvrir la capitale, mais aussi pour la première fois (ils ont entre 10 et 12 ans) comprendre un peu l’existence de ce père absent, entrevoir aussi les secrets qu’il leur cache. Jusqu’à la confrontation avec les militaires se déployant en ville pour contrôler les troubles créés par le coup d’état…
Contrairement à ce qu’on entend parfois, le film n’est pas purement autobiographique (Akinola Davies n’avait que deux ans, lui, lorsque son père est mort), mais traduit plutôt une démarche mémorielle : il s’agit ici d’évoquer une ombre (d’où le titre original du film), un fantôme, et de lui donner « de la chair », de la « consistance », en imaginant cette « journée particulière » passée avec lui, où, comme dans le chef d’œuvre d’Ettore Scola du même nom, la petite histoire personnelle / intime se mêle à l’Histoire du pays.
Ce qui est très intéressant dans le film, c’est le choix d’une forme narrative originale : entre filmage en pellicule 35 mm traditionnelle, traitement des couleurs permettant d’obtenir une image « qui fait années 90 » et qui puisse ne pas détonner par rapport aux images d’archives, mais aussi intégration de nombreux plans de la nature, et dérapage de l’aspect réaliste, presque documentaire, du récit vers l’abstraction, les décisions formelles de Davies ne manquent pas d’audace. Le réalisateur explique avoir été influencé par la Nouvelle Vague française, et c’est sensible dans certaines scènes où la « vérité » des acteurs – des enfants surtout – permet à Un jour avec mon père d’échapper aux stéréotypes du mélodrame familial qu’il aurait pu être. On peut par contre objecter que les ruptures oniriques – justifiées par la philosophie, les croyances yoruba de la société nigériane – finissent par s’avérer pesantes, mais surtout confèrent au film une certaine artificialité auteuriste dont il se serait bien passé. Et jouent contre la spontanéité, le naturel du récit, qui sont les plus grandes forces de Un jour avec mon père.
En dépit de ces quelques « scories », on se souviendra de ce film, en particulier dans sa toute dernière partie, très émouvante, comme un geste de reconstruction de la mémoire, d’acceptation du deuil, salvateur pour ses auteurs, assez universel pour toucher n’importe quel spectateur, qu’il connaisse ou non l’histoire politique du Nigéria.
![]()
Eric Debarnot
