Puisque Jay-Jay Johanson nous fait l’honneur de venir fêter l’anniversaire de son premier album, Whiskey, à Paris, nous avons essayé de l’interviewer quelques jours avant son set, et voici les histoires qu’il nous a racontées sur ses débuts, sur la genèse de Whiskey… et sur son prochain disque…

Benzine : Où es-tu, Jay-Jay ? En tournée ?
Jay-Jay Johanson : Je suis dans un appartement dans la banlieue Ouest de Stockholm, mais nous étions en tournée en Italie la semaine dernière, et nous repartons pour la France mardi. On a tourné quasiment toute l’année en 2025, mais il y a quelques pays que nous n’avons pas pu couvrir avec notre Backstage Tour, que nous visiterons cette année, et puis nous faisons quelques concerts pour célébrer l’anniversaire, les 30 ans de l’album Whiskey. Mais cet été, nous allons nous concentrer sur l’écriture et l’enregistrement d’un nouvel album, ce qui est vraiment cool !
Benzine : 30 ans ! Le temps s’est envolé si vite ! C’est incroyable… Est-ce que tu te reconnais encore quand tu écoutes Whiskey aujourd’hui ?
Jay-Jay : On est toujours les mêmes sur scène que nous étions il y a 30 ans, et du coup, comme on n’a jamais arrêté, on a été tellement occupés, qu’on a l’impression de faire ce qu’on a toujours fait ! Rien n’a changé. Même si au début, évidemment, nous ne pensions pas que ça marcherait aussi bien que ça a marché ! On pensait que ça ne serai pas un vrai boulot, juste un hobby et qu’on devrait avoir un vrai boulot ! A part pendant le Covid, où ça a été plus dur, on a eu des années fantastiques. Et puis les chansons de Whiskey, il y en a pas mal qu’on n’a jamais réellement arrêté de jouer sur scène, comme So tell the Girls that I’m back In Town… Mais la semaine prochaine à Paris, il y aura quand même quelques chansons qu’on a pas jouées depuis le Whiskey Tour…
Benzine : Et comment ça s’est passé, cette redécouverte de chansons vieilles de 30 ans ?
Jay-Jay : Par exemple, I Fantasize of You, qu’on a commencé à répéter il y a deux semaines, on s’est exclamé : « Ouaouh, mais pourquoi on n’a jamais joué cette chanson ? Elle vraiment bien ! » On était surpris de l’avoir rejetée, alors qu’elle paraît bien écrite… je ne m’en souvenais plus. Par contre, il y a des choses sur l’album qui relève plus d’une démarche de « comedy », comme un passage de Tell Me Like It Is où je fais une sorte de parodie d’Elvis : c’était la première fois que j’enregistrais ma voix, et je ne savais pas vraiment « comment chanter », « comment je voulais chanter » ! Sur certains titres, je m’inspirais de Chet Baker, sur d’autres de Frank Sinatra, je n’avais pas choisi ma voix. En fait, c’est sur Poison, quatre ans plus tard, que j’ai enfin trouvé la voix que je voulais utiliser. Mais cela m’a pris encore 10 ans avant de me sentir vraiment confortable avec le fait de chanter. Je n’aimais pas ma voix, je n’aimais pas chanter, j’aimais écrire, faire de la musique. Bon, maintenant, j’aime chanter ! [Rires]
Une autre chanson que nous avons redécouverte, c’est le dernier titre de l’album, Mana Mana Mana Mana. Le dernier titre écrit et enregistré, inspiré par les Beastie Boys et leur claviériste Money Mark : mon pianiste, Erik (Jansson) était très influencé, et il essayait de faire « son Money Mark« … ça a donc commencé comme un hommage, et puis c’est devenu un morceau. C’est fun, mais je ne crois pas qu’on continuera à le jouer dans le futur… Et puis il y a la chanson I’m Older Now, qui a un sample d’un morceau de Michael Nyman, tiré de la bande sonore du film de Peter Greenaway Drowning By Numbers, et qui se trouve aussi sur The Cook The Thief, His Wife and Her Lover. On l’a beaucoup jouée, on l’adore. Un jour, j’étais à Londres avec Robin Guthrie des Cocteau Twins, qui m’aidait à créer ma page MySpace – c’était le truc à faire à l’époque ! -, et la première personne que j’ai contactée a été Michael Nyman, pour lui dire combien j’adorais son morceau, etc. Il a beaucoup aimé mon utilisation de sa musique…
Et puis il y a It Hurts Me So, un hommage à Francis Lai, Un homme et une femme, Vivre pour vivre, et toutes ces musiques de films. En Suède, lui et Michel Legrand n’étaient pas vraiment connus, alors même qu’ils avaient été invités à venir travailler à Hollywood. Ils sont revenus en France pour mener une vie plus modeste. J’ai beaucoup de respect pour cette démarche : j’aurais peut-être pu avoir une plus grande carrière, mais avec mes musiciens, on est des gars des petites villes (« small town boys »), et on a préféré rester des gars des petites villes. On ne vit même pas dans le centre de Stockholm ! Quand j’ai rencontré Francis Lai, j’ai aimé sa manière de vivre, sa simplicité, sa manière d’analyser sa musique : j’ai appris beaucoup de lui…
Benzine : Cette histoire avec Francis Lai me rappelle que tu as toujours semblé avoir une relation « intellectuelle forte avec ma France…
Jay-Jay : Absolument. Mon premier amour a été Londres, quand à 15 ans, j’ai travaillé l’été et j’ai utilisé cet argent pour prendre un bateau pour le Royaume-Uni. Quand j’étais enfant, on ne voyageait pas à l’étranger… Et c’était trop cher de prendre l’avion au début des années 80. J’avais grandi dans la culture anglaise, je lisais la presse anglaise, i-D, le NME, le Melody Maker, The Face… La scène londonienne était formidable, la musique, la mode… C’est en 1986 que j’ai été pour la première fois invité en France, j’ai découvert un monde différent ! J’en suis tombé amoureux. La naissance de Daft Punk, le Rex Club. Depuis, j’ai appris la langue française aussi…
Benzine : Pour terminer sur Whiskey, ce qui nous avait frappé à l’époque, c’était cet assemblage entre un chant de « crooner » et le trip hop…
Jay-Jay : En fait quand je suis sorti de mon école d’Art, j’écrivais des chansons inspirées par le jazz, je passais mon temps dans les clubs de jazz de Stockholm pour rencontrer des musiciens avec qui travailler. Je pensais que la meilleure manière d’arranger mes chansons serait avec des musiciens de jazz. En 1984, j’ai monté un petit groupe, on a joué quelques unes de mes chansons, et je me suis rendu compte que ça sonnait traditionnel, démodé, et finalement assez ennuyeux. Et puis, à cette époque, je travaillais comme assistant graphique chez un magazine suédois très influencé par les Inrockuptibles, et leur choix d’artistes. Je me suis retrouvé en avril 1994 avec un enregistrement promotionnel de Portishead, avec le morceau Numb, dont je suis tombé amoureux… avant même de recevoir la cassette promo de l’album Dummy. C’était plus lent que Massive Attack, la voix de Beth Gibbons était jazzy, et je me suis dit « il faut que j’arrête avec mon groupe de jazz » ! J’ai commencé à jouer mes vinyles à la mauvaise vitesse sur ma platine. Je me suis dit, c’est la manière moderne de jouer ma musique ! Mon ami Erik que je connaissais depuis notre enfance, m’a rejoint, et on a monté notre groupe. On a joué à une fête d’anniversaire d’un ami, et on a eu une chance terrible : à la party, il y avait quelqu’un de BMG Records, qui est venu me voir et me demander une démo. On n’en avait pas, mais on a été invité la semaine suivante à enregistrer dans leur studio, et on a enregistré Whiskey… Ces démos sont devenues l’album, sans réels changement ! Trois mois plus tard, l’album a été publié en France, en Espagne, puis au Canada, au Brésil, et c’était parti ! C’est incroyable comment ça a été rapide !
Benzine : Revenons au présent et au futur, parle-nous un peu de ce nouvel album que tu as mentionné. Doit-on attendre quelque chose de différent ?
Jay-Jay : Pour nous, psychologiquement, Backstage a marqué un nouveau chapitre de notre musique. Pour la première fois, nous avons enregistré séparément chez nous, car le studio que nous avions toujours utilisé a disparu quand la maison où il était a été vendue. J’enregistrais ma voix dans ma salle de séjour, Erik jouait dans son propre studio chez lui, le batteur jouait dans son garage chez lui, on n’a pas enregistré ensemble pour la première fois. Il y aussi le fait que je créais mes idées au piano chez moi, je les passais à Erik pour qu’il les développe, il joue bien mieux que moi. Mais je pouvais m’attacher aussi à mes petites idées à moi, et on les gardait dans tout leur simplisme.
Cette fois, j’ai invité Erik à venir chez moi très tôt dans le processus d’écriture, pour que ce soit lui qui crée ces parties de piano. C’est quelque chose de nouveau pour moi… On a aussi un quatrième musicien, responsable des effets, des traitements, pour construire des atmosphères, tout ce qui est essentiel pour la chanson finalisée, ce qui crée de la profondeur. Lui aussi est venu plus tôt. Ce n’est qu’à la fin que nous décidons ensemble les instruments additionnels que nous voulons inclure.
On a quinze chansons, il y en a six qui sont presque finalisées, et en juin – juillet on va travailler pour que tout ça soit prêt en août – septembre. Cette fois, alors que d’habitude je prends du temps pour trouver mon « storytelling », ça a été très rapide…
Benzine : On a hâte de voir la différence…
Jay-Jay : Bon, ce sera quand même un « disque de Jay-Jay Johanson« , personne ne sera choqué ! [Rires] J’ai fait trois chansons sur Antenna et quatre sur Rush qui flirtaient avec le dancefloor, et je sais que dans certains pays ce sont les titres favoris de mon public. Mais en France, ce n’est pas le cas, c’est drôle ! Ceci dit, sans revenir à Antenna, on essaie de créer cette fois sur certains morceaux une « vibe » qui soit dans l’esprit de l’Haçienda, ou d’une afterparty à Berlin. Bref, il se peut que quelques personnes soient un peu surprises !
Propos recueillis en visio-conférence WhatsApp le vendredi 3 avril par Eric Debarnot
Jay-Jay Johansen jouera Whiskey le mercredi 8 avril à la Maroquinerie (Paris)
Son dernier album :
Jay-Jay Johanson – Backstage
Label : Licence Kuroneko – 29 Music
Date de parution : le 23 mai 2025
