On sait depuis leur mémorable passage à la Maroquinerie que Deadletter est capable d’électriser une salle. Mais hier soir au Trabendo, la bande de Zac Laurence a choisi une autre voie : celle de l’exigence artistique, quitte à laisser quelques fans sur le carreau.

Deadletter est un groupe singulier, et c’est bien pour ça qu’on l’aime : à partir d’un héritage post-punk partagé avec beaucoup trop de groupes de l’autre côté de la Manche, la bande à Zac Laurence a divergé dès son premier album vers des territoires audacieux, tantôt déstructurés, tantôt jazzy, parfois les deux, toujours passionnants. Mais si sur album, ce genre d’expérimentation, et de travail en profondeur sur des atmosphères complexes est immédiatement bienvenu, il n’est pas aisé de traduire une musique aussi abstraite, voire cérébrale, en un événement live. Un défi brillamment relevé lors de leur passage à la Maroquinerie en octobre dernier : un concert mémorable grâce à des pics d’intensité et des passages plus « simples » permettant au public de se défouler régulièrement. La question se posait quand même de savoir si, un an et demi plus tard, équipés d’un second album très beau mais encore moins conventionnel, le groupe saurait renouveler l’expérience, surtout dans un Trabendo par essence moins accueillant que la chaleureuse Maro. A noter que le Trabendo sera finalement complet ce soir, ce qui est une excellente nouvelle, Deadletter n’étant pas, on l’a dit, un groupe visant une popularité facile.
A 20h00, un quatuor irlandais qui commence à faire parler de lui, Bleech 9:3, est chargé d’ouvrir les hostilités, et ils le font de bien belle manière avec un morceau d’une puissance tellurique, Mysystem, porté par un son de basse démentiel – une basse jouée comme une guitare, décidément, ça devient une mode. Une grosse claque, qui nous laisse espérer une grande première partie. Le chanteur a quelque chose de Kurt Cobain, et on verra vite que son look et sa façon de chanter renvoient à un univers musical proche du grunge des nineties. Le guitariste, à son côté, a un comportement assez inhabituel, plutôt extrême, jouant la plupart du temps au ras du sol : spectaculaire. Leur musique est très brutale, et infiniment sombre : Bleech 9:3 chante souvent l’addiction aux drogues et ses conséquences, dont ses membres ont souffert, sur des chansons comme Jacky ou Ceiling, et il transforme la scène du Trabendo en petit théâtre de la souffrance. Mais, pour ce qui est pour nous une découverte du groupe, on regrette que la plupart des chansons ressemblent plus à des esquisses qu’à des morceaux bien finis : des brouillons que le groupe nous laisserait découvrir en live alors qu’il ne s’agit que de « work in progress ». Ce qui fait que ce set de 30 minutes déçoit un peu, ne tient pas toutes ses promesses. Il reste que Bleech 9:3 vaut la peine qu’on suive sa trajectoire, alors qu’il n’a pour, le moment, encore sorti aucun album.
21h00 : C’est sur un morceau immortel d’Ennio Morricone (L’estasi dell’oro, de la BO du Bon, la brute et le truand) que les musiciens de Deadletter montent sur scène, comme d’habitude avec eux, sous des lumières « difficiles ». Ils attaquent leur set avec l’enchaînement de Purity I et To the Brim, comme sur Existence Is Bliss, le nouvel album, et très vite, il est évident que la setlist, radicalement différente de celle de la Maroquinerie, est avant tout consacrée à celui-ci : Zac est le prêcheur sur le devant de la scène – on se rend compte que Nick Cave pourrait être une de ses influences, à vérifier avec lui -, et, autour de lui, le groupe génère une sorte de tourbillon sonore dans lequel le public est prié de nager de toutes ses forces pour ne pas s’y engloutir.
Il devient assez rapidement évident que Zac maintient ce soir sa distance vis-à-vis d’un public pourtant enflammé, et qu’il ne jouera quasiment pas avec ses fans pour faire monter la pression comme il le fait d’habitude – ou peut-être comme il le faisait avant. Ce concert est avant tout un évènement « musical », et même si Zac descendra de temps en temps dans la foule ravie, il est clair que l’objectif ce soir ne sera pas de déclencher la folie générale comme la dernière fois. On ressent d’ailleurs un certain flottement dans le Trabendo, tout au moins jusqu’à une version vraiment réjouissante de More Heat!, un titre plus accessible tiré de Hysterical Strength, entre le saxo qui sonne comme à l’époque des regrettés Morphine, et un refrain accrocheur.
Le set passe (trop) vite, les musiciens nous offrant un beau spectacle (en particulier l’un des deux guitaristes qui court sans cesse et dans tous les sens sur la gauche de la scène), jusqu’à un final heureusement enflammé : l’enchaînement de It Comes Creeping (très free jazz…) et Frosted Glass, qui est l’occasion pour Zac de retrouve ses accents déclamatoires à la Nick Cave, sur des riffs « cold wave », pendant que les chœurs font « ah, ah, aah », est imparable ! On aurait quand même préféré le formidable Meanwhile in a Parallel qui clôt l’album, et dont l’absence se sera fait sentir. Mais on oublie notre déception avec un rappel de trois titres plus contondants, dont le jouissif Binge et, pour terminer, le morceau le plus « facile » de Existence Is Bliss, Cheers!
Et c’est fini ! Une heure quinze minutes d’une musique pas toujours facile, interprétée par un groupe qui, ce soir, n’a clairement pas voulu jouer la carte du concert « punk ». Du coup, une certaine frustration règne dans l’assistance… Pas grave, il est hors de question de reprocher à Deadletter de chercher de nouvelles manières d’exprimer son Art… même si, du coup, sa musique semble plus à sa place sur album que sur scène.
Bleech 9:3 : ![]()
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Eric Debarnot
Photo : Robert Gil
Deadletter et Bleech 9:3 au Trabendo (Paris)
Production : Alias
Date : le mercredi 8 avril 2026
Leurs derniers disques :
Deadletter – Existence is Bliss
Label : So Recording
Date de parution : 27 février 2026
Bleech 9:3 – Ceiling (single)
Label : Ra-Ra Rok Records
Date de parution : 6 octobre 2025
