On l’attendait avec impatience, ce second album de Deadletter, un groupe qui nous avait enthousiasmé dès ses débuts. Existence is Bliss est là, et il est aussi déroutant qu’on l’espérait, confirmant que ce groupe ne suivra pas les chemins balisés, mais devrait nous emmener loin.

Avec un magnifique premier album, Hysterical Strength, sorti en septembre 2024, Deadletter s’était franchement distingué au milieu du pack de jeunes loups « post-punks » : en louchant du côté, par exemple, du Bowie de Blackstar, en conférant au saxophone un rôle pivotal dans leurs musique, la bande à Zac Lawrence montrait une saine ambition, dans la construction d’une musique qui ne renonce pas à des racines multiples, mais qui aille de l’avant. Sur scène, Deadletter était également un groupe passionnant, et on n’est pas prêts d’oublier leur set à la Maroquinerie quelques semaines plus tard. Il reste que si l’on a connu nombre de démarrages aussi fulgurants au fil des années, on sait bien qu’ils signifient une pression accrue – et un risque plus grand – au moment de créer le fameux « second album », où la critique (et une partie du public) attend « au tournant » les ex-winners. Existence is Bliss pouvait soit répéter le premier LP (en général en moins bien), et continuer à récolter un succès mérité, quitte à décevoir ceux qui attendent plus d’eux… Soit partir dans une direction différente, et dérouter les fans du Deadletter de 2024…

Et, sans que ce soit une surprise quand on les connaît un peu, c’est cette seconde piste que Zac Lawrence et son équipe ont choisi. Existence Is Bliss a donc été conçu comme le disque où Deadletter passe du statut de groupe « post-punk » innovant, mais encore relié aux fondamentaux du genre (l’urgence, la nervosité, l’énergie brute) à celui d’un groupe qui dispose désormais d’un vocabulaire musical bien plus large, qu’il maîtrise mieux. On remarquera que la critique au Royaume-Uni est divisée sur cette évolution, certains célébrant la plus grande maturité des musiciens, tandis que d’autres y voit une « normalisation ». Mais ce qui complique les choses, c’est que ce second album, d’après les propres mots de Zac, traduit en même temps une transformation passionnante : celle d’un groupe reconnu par tous comme explosif sur scène, qui veut maintenant apprendre à traduire cette énergie « live » dans un enregistrement studio. Existence Is Bliss a été façonné par la route : là où l’on peut regretter une perte de spontanéité, voyons plutôt un gain en précision, grâce à l’expérience acquise !
Et il ne faudrait surtout pas oublier que Deadletter est aussi un groupe « intelligent », qui a des choses à dire et sait les dire. Existence Is Bliss est évidemment un titre ambigu, presque ironique, mais d’une ironie sombre. Derrière cette promesse de félicité, Deadletter continue de décrire un monde traversé par l’angoisse, par la paranoïa sociale et politique, se traduisant par une agitation mentale et physique incessante. Le choix effectué sur cet album, afin de matérialiser les deux ambitions du groupe (évoluer et trouver une manière de reproduire l’énergie scénique dans les sillons du vinyle), c’est d’éviter la noirceur contre-productive, et de répondre par « le mouvement », le « groove ». « Existence can be bliss » si l’on arrive encore à danser, à chanter, coûte que coûte.
Purity I (et il n’y a pas de Purrity II pour le moment) pose ainsi les choses : le texte est sombre (« Fatigued by the liters of shit in which I’ve been stirred, made a cock of a tragic tale to have seen », qu’on peut traduire par « Fatigué par les litres de merde dans lesquels on m’a remué, j’ai fait d’un récit tragique une farce obscène dont j’ai été le témoin »), mais la musique est plus groovy qu’agressive, de manière à permettre aussi au chant de Zac de se déployer à son aise. To The Brim, presque réfléchi et mélodique, confirme cette nouvelle orientation, avant que Songless Bird ne replace le saxophone « free » au cœur de la structure musicale, et que le jazz expérimental phagocyte l’évidence mélodique des titres, tandis que Zac accentue son ton déclamatoire. It Comes Creeping est tout sauf un single évident, on y danse sous les menaces, comme sur certains titres de Fat White Family, un groupe avec lequel Deadletter semble désormais avoir une certaine parenté. Zac raconte y évoquer les spectres qui nous hantent, et comment il nous incombe de comprendre la manière dont ils le font…
What the World Missed démarre quasiment dans une atmosphère de belle sérénité, mais la montée en puissance qui s’ensuit prouve que les choses ne sont jamais aussi simples. C’est le saxo qui tisse la chair autour de la chanson, et c’est très beau. Virage à 180 degrés avec Cheers!, peut-être le premier morceau du disque, alors qu’on en est à la fin de la face 1, à caresser le public dans le sens du poil : la mélodie est accrocheuse, la répétition groovy supporte des montées en puissance qui promettent de beaux moments d’hystérie sur scène. Il nous faudra juste demander à Zac ce que « Monsieur Genet » vient faire là dedans.
Among Us revient, surprise, surprise, aux codes classiques du post-punk dont on pensait désormais Deadletter détaché : basse lourde, poussées lyriques, voix sépulcrale, efficacité maximale. Heureusement, il y a le saxo pour l’étrangeté. Et le thème très actuel de la chanson : Zac a expliqué y parler de la peur et de la paranoïa qui grandissent en nous dans cet univers quasi dystopique du fait de l’explosion technologique dont nous sommes témoins. Sommes-nous impuissants ? Focal Point, plus sombrement romantique, poursuit dans la même tonalité, confirmant une seconde partie de l’album moins déroutante, distillant cette sombre beauté qu’on a appris à aimer… surtout avec un saxo évoquant le romantisme noir d’un Morphine. (Back to) the Scene of the Crime prend une ampleur enthousiasmante, contrebalançant l’étrangeté ambigüe de son propos : « It’s just one of those places / Where one of those people / Did one of those things / That refuses to lay silent » (C’est juste un de ces endroits / Où l’une de ces personnes / A fait l’une de ces choses / Qui refuse de se taire). Ok, mais encore ?
Frosted Glass est le titre qui cristallise parfaitement le retour à un « Rock » plus direct, plus évident, qui caractérise la dernière partie de l’album : on est assez proche de l’Editors des débuts, ou d’Interpol. Mais Zac psalmodie et prêche à la manière d’un jeune Nick Cave. On a retrouvé nos marques après la longue (mais jouissive) errance qui a précédé… même si c’est face à une vision existentielle pour le moins cosmique : « Existence is potential ! ». He, Himself, and Him est une magnifique manière de nous refaire danser, d’une façon pour le moins impérieuse : c’est indiscutablement un autre futur grand titre live. Et le disque se referme sur un Meanwhile in a Parallel absolument imparable, comme si toutes les tentatives des titres précédents avaient, juste au dernier moment, trouvé leur forme définitive, leur aboutissement. On réalise alors que ce disque avait un but secret : non pas s’éloigner du chaos, mais l’organiser de manière à y survivre. Le chaos est désormais devenu une esthétique « consciente » chez Deadletter. Et c’est très beau.
Nous sommes prêts pour le troisième album, qui devrait marquer l’explosion d’un groupe définitivement aussi important qu’il est ambitieux. Mais avant ça, on attend avec impatience de voir tout ce que cela donne, joué sur scène.
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Eric Debarnot
Deadletter – Existence is Bliss
Label : So Recording
Date de parution : 27 février 2026
Les dates de la tournée de Deadletter en France :
Lundi 30 Mars – Aéronef, Lille
Mardi 31 Mars – Stereolux, Nantes
Jeudi 2 Avril – Le Tetris, Le Havre
Mercredi 8 Avril – Trabendo, Paris
Jeudi 9 Avril – Rock School Barbey, Bordeaux
