Dans Un pont sur la Seine, Pauline Dreyfus associe en une vaste fresque l’histoire d’une famille à la grande Histoire, et ce sur plus d’un siècle. Un récit entièrement construit autour d’un pont qui, en reliant deux villages, leur a forgé deux destins différents et les a à jamais enfermés dans un rapport de rivalité.

Il y a moins de cent mètres – quatre-vingt-douze exactement – entre Saint-Amand et Champagne, deux petites villes proches de la forêt de Fontainebleau et que sépare la Seine. Jusqu’à 1864, cette distance se parcourait en bateau. Puis un pont fut construit qui changea le destin des deux communes. Un pont sur la Seine : pont qui relie, pont qui sépare… C’est autour de cet apparent paradoxe que Pauline Dreyfus construit son roman, vaste fresque qui associe l’histoire d’une famille à la grande Histoire et fait de Saint-Amand et Champagne un microcosme de la société française, de la fin du XIXe siècle aux années quatre-vingt-dix.
Cette famille, ce sont les Vernet. À Saint-Amand, sur la rive droite, Germain, le patriarche, cultive avec amour un chasselas apprécié jusqu’à la cour du Tsar de toutes les Russies… De ses deux fils jumeaux, l’un – Lucien – choisira la tradition et sera viticulteur, comme lui. L’autre, Georges, passionné depuis toujours par les trains, décidera de partir travailler dans les ateliers d’électricité qui viennent de s’installer de l’autre côté de la Seine. Grâce au pont, il sera à Champagne en quelques coups de pédale, avant de décider de s’y établir. Deux mondes s’opposent alors, qui trouveront un écho dans la rivalité entre les deux branches de la famille Vernet. D’un côté du pont, le vieux monde agricole qui, miné par les aléas climatiques et les champignons de la vigne, peine à survivre. C’est ce monde fait d’incertitudes que fuit Georges, heureux de la sécurité et du confort que lui offre, de l’autre côté, l’usine Schneider forte de sa séduisante gestion paternaliste. Rien n’est jamais acquis pourtant et avec la désindustrialisation et l’avénement de la civilisation des loisirs, Saint-Amand retrouvera sa suprématie. C’est là une des leçons que nous transmet le roman : l’Histoire n’en fait que sa tête…de girouette. Et cette leçon est d’autant plus frappante qu’elle s’incarne dans ces « vies minuscules » par lesquelles Pauline Dreyfus donne chair aux événements marquants du vingtième siècle – la Grande Guerre, le Front populaire, la défaite de 1940… Un récit mené tambour battant, sans dialogues mais non sans humour, à l’écriture dense et élégante, qui, tout en nous permettant de croiser André Tardieu, le baron Empain, Dominique Strauss-Kahn et même Nino Ferrer, montre les conséquences sur « la France profonde » des révolutions technologiques, des changements sociétaux, du capitalisme mondialisé. Saint-Amand et Champagne : deux bourgs qui sont le miroir d’un pays en pleine mutation et profondément divisé.
Un pont sur la Seine : c’est bien autour de ce pont, construit et détruit à plusieurs reprises, « toujours recommencé », que s’est articulée pendant un siècle et demi la vie de Saint-Amand et de Champagne, et plus particulièrement celle de la famille Vernet. C’est autour de lui, aussi, que se concentrera, à l’aube du XXIe siècle, le projet hautement symbolique porté par un arrière-petit-fils de Lucien Vernet et susceptible de rapprocher, enfin, Amandois et Champignots : créer un musée du pont. Mais, après tant de divergences et de rivalités, n’est-il pas utopique d’espérer réconcilier les deux rives ?
![]()
Anne Randon

