Réédition du premier roman de Michael Farris Smith, Desperation Road est un beau roman noir qui parvient, malgré un canevas narratif assez convenu, à émouvoir. Sa principale force ? Des personnages complexes et ambivalents.

Maben erre sur les routes, quelque part entre la Louisiane et le Mississippi, avec sa seule richesse, sa fille Annalee. Ensemble, elles n’ont nulle part où aller, et elles ne possèdent rien. De retour dans la petite ville qu’elle a quittée des années plus tôt, Maben réalise qu’elle n’a rien à offrir à Annalee, qu’elle a à peine de quoi la vêtir, à peine de quoi la nourrir. Mais, alors qu’elle s’apprête à vendre son corps pour gagner de quoi continuer leur chemin, elle est arrêtée par un policier…

Russell est lui aussi de retour dans cette ville qu’il a quittée des années plus tôt pour purger une longue peine de prison. Libéré, il n’aspire qu’à retrouver son père et à essayer de tout recommencer. Mais, à son arrivée, l’attendent deux hommes qui macèrent depuis trop longtemps dans leur désir de vengeance.
Deux personnages – Maben et Russell -, deux trajectoires qui vont évidemment finir par se croiser dans ce petit coin des Etats-Unis où l’on pourrait sans doute être heureux si le destin en avait décidé autrement.
Desperation Road n’est pas une nouveauté. D’abord parce que le roman a déjà été publié en 2017 par les éditions Sonatine, sous le titre Nulle par sur la terre. Mais aussi parce que, d’une certaine manière, Michael Farris Smith, dans ce premier roman, s’appuie sur un schéma narratif et des motifs bien connus des amateurs de romans noirs. Il faut bien reconnaître en effet que des histoires comme celle-là, on en a déjà beaucoup lu. Ces personnages cabossés par la vie, en quête de rédemption ou d’une seconde chance, ces destins brisés, ces êtres torturés par leurs démons (l’alcool, la vengeance) : autant d’éléments déjà croisés – au hasard – chez l’immense Larry Brown (auquel on ne peut que penser en lisant ce premier roman de Michael Farris Smith).
Mais alors pourquoi lire un tel livre si, a priori, on l’a déjà plus ou moins lu chez d’autres auteurs ? La raison en est simple : on ne lit pas un livre comme Desperation Road pour son intrigue. On lit ces romans noirs pour leurs personnages et pour ce qu’ils ont à nous dire d’une certaine Amérique. Et, sur ces deux plans, Desperation Road est une belle réussite. En effet, Maben, Russell, mais aussi les personnages secondaires, sont particulièrement réussis. Michael Farris Smith ne cherche jamais à les simplifier, bien au contraire. Et si Maben et Russell sont si attachants, c’est parce qu’ils sont imparfaits. Certes, on tremble pour eux, on espère qu’ils vont enfin avoir droit à une petite part de bonheur. Mais ce sont aussi des êtres faillibles, qui ont fait des erreurs et qui doivent vivre avec les conséquences de leurs actes et de leurs choix.
Outre ces deux personnages, Michael Farris Smith nous parle aussi d’une certaine Amérique. Loin des clichés et du fameux « American way of life », le romancier dépeint une petite communauté où tout le monde se connaît, où rien ne s’oublie, où les amitiés sont solides et les rancœurs tenaces. C’est aussi pour ce tableau-là, tout en nuances, que le livre de Michael Farris Smith mérite d’être lu.
Ajoutons enfin, pour tâcher d’être le plus juste possible, que Michael Farris Smith n’est pas Cormac McCarthy, auquel la critique le compare parfois. S’il y a bien quelques traits communs entre son œuvre et celle – inatteignable – de McCarthy, force est de reconnaître que chez Michael farris Smith la noirceur n’est pas totale, loin de là. Certes, la violence et les douleurs sont bien réelles, mais la possibilité du bonheur l’est tout autant.
Desperation Road méritait donc amplement cette réédition qui, espérons-le, permettra à un large lectorat de découvrir cet auteur dont le reste de l’œuvre est elle aussi passionnante.
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Grégory Seyer
