Après la Trilogie de la Transparence parue chez Rivages, Benjamin Fogel change de registre avec Les Évadés du Convoi 53. Un récit à la fois intime et historique dans lequel il retrace l’évasion de son grand-père, juif, déporté durant la seconde guerre mondiale. Benjamin nous parle de l’écriture de ce passionnant roman.

Benzine : Tes trois précédents romans, ceux avec lesquels tu t’es fait connaître entre 2019 et 2024 relevaient de la science-fiction, de l’anticipation, de la littérature de genre. Cette fois, tu t’attaques à l’Histoire, plus précisément à ton histoire familiale, avec Les Évadés du convoi 53. En termes de style et d’approche purement littéraire, as-tu abordé l’écriture de ce dernier roman de la même manière que les précédents ? Qu’est-ce qui a été différent ?
Benjamin Fogel : C’est étrange parce que l’écriture de chaque livre est à la fois tout à fait similaire et tout à fait différente. Similaire parce que mon processus de travail s’avère toujours le même. Il se divise en quatre phases : conception du dispositif – ici la réflexion sur la question de la fictionnalisation de la Shoah – ; documentation ; structuration du texte ; et enfin écriture. Différent parce qu’il y avait ici des enjeux intimes qui m’ont obligé de faire évoluer ma méthode. La documentation relevait plus de l ’enquête sur ma propre histoire que de l’accumulation de données. Avec mes trois précédents romans, la documentation servait de base à l’analyse prospective : il fallait bâtir un monde à partir de celle-ci, avec une marge de liberté importante. Là, la documentation était le monde en soi, et il fallait y coller le plus possible.
Benzine : Quel parallèle pourrais-tu faire entre ta trilogie parue chez Rivages et ce nouveau livre ? Y vois-tu des points communs ?
Benjamin Fogel : Comme je passe du roman d’anticipation au roman historique, on pourrait spontanément penser qu’il y a une rupture ou un changement de route dans mon travail. J’ai néanmoins l’impression que Les évadés du Convoi 53 s’inscrit dans la droite lignée de la Trilogie de la Transparence. Au niveau du fond, on y retrouve tous mes thèmes de prédilection : les sociétés de contrôle, le totalitarisme, les questionnements sur l’identité, la quête de sens ou encore la place de l’anonymat dans nos sociétés. Au niveau de la forme, je conserve également mon approche chorale, avec des chapitres chacun porté par le point de vue d’un personnage unique.
Benzine : Il ressort de ce livre une dimension assez cinématographique, dans le sens où tout ce que tu décris possède un côté très visuel. Est-ce quelque chose de voulu ?
Benjamin Fogel : Oui comme je viens à la fois des essais et de la pop culture – les deux fondements de Playlist Society, la maison d’édition que je dirige –, j’ai naturellement le désir de « cinématographier » les idées. Mettre en image des points de vue sur le monde, c’est vraiment le cœur de ma démarche – et c’était aussi déjà le cas avec La trilogie de la transparence.
Benzine : L’histoire de ton grand-père, en avais-tu connaissance très tôt dans ta jeunesse ? Était-ce un sujet dont on parlait en famille, lors de certains moments ?
Benjamin Fogel : D’aussi loin que je m’en souvienne, la Shoah a toujours été présente dans ma vie. Je ne me souviens pas d’une époque où il s’agissait d’un secret de famille ou de quelque chose dont on ne parlait pas aux enfants. Ce n’était pas un tabou, mais ce n’était pas non plus quelque chose que l’on faisait porter sur mes épaules. Quand j’étais enfant, la libération de la parole avait déjà eu lieu et Paul avait entamé un cheminement de transmission douce de son histoire. Il en parlait facilement, mais sans jamais nous forcer à l’écouter. Il était dans la proposition, pas dans l’imposition.
Benzine : Quelle a été la réaction de ta famille à la lecture de ce livre ?
Benjamin Fogel : Dès que j’ai exposé l’idée de raconter l’histoire de Paul à mon père, il m’a tout de suite soutenu. Au point que je l’ai complètement intégré dans le dispositif d’écriture. Moi qui ne fais jamais rien lire tant que je n’ai pas une première version du roman finalisée, là, je lui donnais chaque chapitre dès qu’il était fini pour qu’il puisse le lire pendant que je travaillais sur le suivant. Globalement ma famille constitue toujours un allié dans mon travail d’écriture.
Benzine : Alors que nous entrons dans une époque sans témoins directs de la Shoah, il est plus important que jamais que des livres comme le tien paraissent aujourd’hui et à l’avenir ? Avais-tu conscience de ça au moment où tu écrivais ?
Benjamin Fogel : Plus que conscience, je dirais même que c’est le fait générateur de l’écriture du roman. C’est parce que l’ère des témoins directs est en train de prendre fin qu’est apparue la nécessité de continuer de faire vivre l’histoire de Paul. Quand on parle de devoir de mémoire, il y a bien la notion de devoir. J’ai pris conscience que j’avais une réelle responsabilité par rapport à tout ça. Dans mon esprit, j’avais l’obligation d’écrire ce roman.
« Les évadés du convoi 53 » : l’incroyable évasion du grand-père de Benjamin Fogel
Benzine : Le côté polyphonique de ton roman — qui fait d’ailleurs son originalité — permet de ne pas se limiter au seul point de vue de Paul Fogel, et de montrer qu’il s’agissait d’abord d’un projet fondé sur la solidarité entre des hommes. Était-ce essentiel pour toi ?
Benjamin Fogel : Oui parce que mon objectif n’était pas seulement de rendre hommage à mon grand-père, mais à l’ensemble des évadés. Je ne voulais pas invisibiliser ces derniers en me focalisant uniquement sur ma propre famille. Surtout, Les évadés du Convoi 53 est avant tout l’histoire d’un collectif qui fait face à l’ignoble. La question du collectif est essentielle dans tous mes livres. C’est pour cela qu’il y a toujours une multiplication des points de vue, et en général un chapitre, qui arrive vers les deux tiers du roman, où tous les personnages se rejoignent et où les points de vue s’imbriquent sans être séparés par des chapitres. C’est le moment où le roman fait collectif.
Benzine : Sais-tu déjà sur quoi tu vas écrire pour ton prochain livre ? Vas-tu revenir à l’anticipation ou rester dans la littérature blanche ? As-tu envie de poursuivre dans le roman historique ?
Benjamin Fogel : Je suis déjà bien avancé dans mon prochain roman. Mon idée est justement de trouver un point de rencontre entre la trilogie de la Transparence et Les Évadés du Convoi 53. Soit un texte très contemporain, avec des éléments d’anticipation sociale, mais avec des personnages confrontés aux traumas de leurs histoires familiales et à la question de leurs identités culturelles.
Benzine : Par ailleurs, tu diriges les éditions Playlist Society, qui traitent à travers des essais, de pop culture (cinéma, séries, musique, jeux vidéo…), souvent sous un angle sociétal ou politique. Comment se portent-elles en 2026 ?
Benjamin Fogel : D’un point de vue éditorial, elle se porte très bien. Tim Burton ou le Prométhée Gothique d’Elsa Colombani, notre 54e titre, sortira en librairie le 24 avril. Je suis hyper heureux de ce que nous avons développé avec le reste de l’équipe – notamment Erwan Desbois, qui coédite les livres avec moi, et Lucien de Baixo, qui gère toute la direction artistique… En revanche d’un point de vue financier, c’est une autre histoire. Le marché est très difficile. Les essais culturels ne se vendent pas – ou du moins nous ne savons pas les vendre – et c’est vraiment une bataille pour, chaque année, limiter les pertes.
Benzine : Travailles-tu toujours pour La Poste ? Est-ce que tu arrives à concilier ton activité d’écrivain avec ton activité professionnelle ?
Benjamin Fogel : Je vais fêter cette année mes 20 ans de Poste, et je suis très fier de faire carrière « à l’ancienne » dans une grande entreprise française. Je travaille toujours dans les équipes numériques – à la direction de l’architecture et de l’innovation –, et j’ai le privilège d’intervenir sur des sujets passionnants, avec des gens brillants, constructifs et bienveillants. Mon activité professionnelle et mon travail d’écrivain m’apportent un bel équilibre. Je ne fais pas partie de ces auteurs qui rêvent du succès pour pouvoir quitter leur job. J’ai l’impression que mon écriture nourrit mes compétences professionnelles – capacité de synthèse, production de notes… –, tandis que mes missions à La Poste enrichissent ma vision du monde contemporain – rôle des flux, des data, des intelligences artificielles, et des enjeux associés : RGPD, souveraineté numérique, cyber défense…
Benzine : Ton épouse, Elise Lépine (journaliste au Point et à France Culture), a elle aussi publié un roman cette année (Les courants d’arrachement, chez Grasset) . Tu as une fille également, je crois… Comment ça fonctionne une famille où les deux parents écrivent des livres à la maison ?
Benjamin Fogel : Je dirais que les difficultés viennent moins de l’écriture que de notre charge de travail globale. Pour ma part j’ai une approche où l’écriture doit s’immiscer dans la vie domestique. Elle se faufile dans des interstices. J’écris quand je peux, parfois sur des créneaux très courts. S’il y a un trou de trente minutes dans une journée, j’en profite pour écrire. Elise a un rapport totalement différent à l’écriture. Elle écrit de manière intense et viscérale. C’est beaucoup plus dur pour elle de trouver des plages d’écriture. Et puis, il y a une question de charge mentale et de poids patriarcal. Quand j’écris, tout le monde trouve que c’est super. Quand Elise écrit, les gens se demandent si elle n’est pas en train de délaisser sa famille.
Propos reccueillis par Benoit Richard en avril 2026
