Nos 50 albums préférés des années 80 : 20. Black Flag – My War (1984)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le choc d’un album punk au point de vouloir oblitérer le son même du punk. Avec My War, Black Flag a suscité un outrage presque comparable à la première performance électrique de Dylan.

En décembre 1983, alors que Black Flag entre en studio pour enregistrer son second album véritable, l’histoire du groupe est déjà un sacré bordel. Créé en Californie durant l’année 1976 par le guitariste Greg Ginn et le chanteur Keith Morris, Black Flag voit passer trois frontmen différents avant même d’enregistrer son premier LP officiel. En 1979, Morris s’en va fonder les Circle Jerks, laissant son poste à Ron Reyes, qui quitte le navire l’année suivante en plein milieu d’un concert. Dez Cadena récupère le micro, mais se rend compte qu’il préfère jouer de la guitare. En quête d’un nouveau vocaliste, le groupe croise la route de Henry Garfield, dit Rollins, un jeune fan de vingt ans à peine qui a tenu le micro pour State of Alert et dont le meilleur pote, un certain Ian McKaye, l’encourage à auditionner pour le Flag. L’alchimie est immédiate. Le style scénique de Rollins, fortement influencé par Iggy Pop, cadre parfaitement avec les influences du groupe, et la jeune recrue conservera son poste plus longtemps que ses prédécesseurs, jusqu’à la séparation de 1986.

Publié en novembre 1981, Damaged est une belle claque qui marque les oreilles et les esprits, faisant figure de direction inespérée au milieu de la confusion de la scène punk américaine de l’époque. C’est aussi le début des ennuis via un litige avec MCA, qui refuse de distribuer l’album et intente un procès lorsque Ginn transfère la sortie sur SST, son propre label. Black Flag tourne avec les Minutemen, et Rollins apprend le métier dans les pires conditions, au contact d’un public physiquement dangereux qui agresse régulièrement le groupe sur scène. Robo, leur batteur colombien, est arrêté à la frontière pour expiration de son visa, et le groupe recrute Chuck Biscuit, ex D.O.A., qui s’en ira rapidement rejoindre les Circle Jerks de Morris. C’est finalement Bill Stevenson, ancien cogneur des Descendents, qui reprendra le poste. Entre temps, des rivalités internes ont grandi. En 1983, Cadena part fonder DC3, et Ginn achève d’évincer le bassiste Chuck Dukowski, son rival le plus persistant. Au moment de passer en studio pour un second album, le groupe est endetté de plus de 200.000 dollars, et son line-up est réduit à un trio, forçant Ginn à prendre en charge la totalité des parties de basse sous le pseudonyme de Dale Nixon.

Les hostilités s’ouvrent sur la chanson-titre et son intro ventre à terre, rythmée par le charleston et les roulements de toms de Stevenson, derrière des arpèges dissonants qui minent le terrain avant l’explosion du premier couplet. Rollins donne l’impression d’arriver dans le mix en sautant à travers une fenêtre. Le texte, signé Dukowski, explore l’animosité humaine au niveau le plus individuel qui soit, figurant la lutte entre I et you comme réceptacle d’une haine littéralement en train de chercher un flingue. La chanson qui suit, Can’t Decide, est écrite par Ginn et présente un contre-pied thématique, brandissant l’indécision et l’ambivalence dans un mantra nihiliste dont le tempo fluctue au gré des riffs branlants (un comble, quand on sait que Ginn reprochait à Dukowski un manque de constance rythmique). Le solo qui survient peu avant la troisième minute est une masterclass d’approximation. Beat My Head Against The Wall fait honneur à son titre en décrivant les déboires d’un groupe qui n’a jamais cherché une place dans le mainstream. L’autre contribution de Dukowski à l’album est I Love You, dont les paroles déroulent une histoire de paranoïa, de poings dans des vitres et de couteaux aiguisés. Sur Forever Time, Rollins monte d’un cran dans son agression vocale, servant cette fois-ci ses propres textes. La chanson est carénée par un énième riff au son affreux qui semble prêt à glisser des mains de Ginn. Nouveau florilège de dissonance sur The Swinging Man, où les hurlements de Rollins répondent à des guitares hasardeuses, et culminent en un total plantage dans le décor. L’image peut paraître incongrue, mais elle n’en est pas moins troublante au regard de son placement, en fin de la première face du vinyle.

Une fois la galette retournée, l’auditeur prend conscience d’un changement d’ambiance. La pulsation sépulcrale qui introduit Nothing Left Inside est plus proche des débuts de Black Sabbath (pensez à Electric Funeral, par exemple) que des brûlots speedés qui ont donné à Black Flag cette fameuse street cred auprès du public punk de l’époque, ouvertement en guerre avec tout ce qui s’apparente à du hard rock. Le groupe prend donc un risque assumé en imposant cette face B à cent pour cent de métal lourd, sans pour autant s’arroger la virtuosité que l’exercice supposerait. La cadence zombifiée n’améliore absolument pas les mauvais soli de Ginn, et Rollins ne crie pas moins fort en se mouvant plus lentement. La première minute de Three Nights est un calvaire harmonique, à peine orienté par une ligne de basse rudimentaire qui cherche ses notes (virer Dukowski pour faire… ça ????). Rollins sonne moins comme un chanteur que comme un psychopathe oublié dans un coin de la pièce, à proximité d’un micro qui sature au moindre de ses cris. En dernière place, Scream est intégralement attribuée à Ginn, qui semble avoir presque fait l’effort de donner un riff identifiable à la chanson. Ouf ? Pas tellement, puisque ses phrasés leads sont toujours aussi mauvais. Encore une fois, le véritable atout d’ambiance est dans la performance de Rollins, qui hurle comme un animal sans se laisser désarmer par le cadre informe des compositions.

Lors de sa sortie, l’album s’attire l’ire du public punk, qui abhorre cette seconde face et la provocation gratuite de son virage sous le signe du potage à l’amiante. Le groupe n’en a cure et assume le doigt d’honneur. Les critiques honnissent la face B, qualifiée tour à tour de gâchis informe, d’auto-congratulation sans âme et de torture totale. Ce goudron épais et malodorant, produit de la seconde moitié de My War, sera pourtant exporté vers le nord, jusqu’à imbiber les rues pluvieuses de Seattle et les forêts brumeuses du Pacific Northwest. Les Melvins, jusqu’ici plutôt pressés et véloces, prendront des notes et se mettront à ralentir la cadence pour scruter les abîmes dans lesquels germeraient Soundgarden et Mudhoney. Mentionnons également un type nommé Kurt, qui déclara un jour avoir assisté à son tout premier concert punk sur l’une des dates du My War Tour. C’est parfois en perdant une bataille que l’on permet à d’autres de remporter une guerre.

Mattias Frances

Black Flag – My War
Label : SST
Sortie : Mars 1984

 

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