Parabole politique explicite dénonçant le régime totalitaire communiste, Albin a d’abord circulé en Tchécoslovaquie en samizdat (système clandestin de circulation des écrits dissidents afin de contourner la censure) dans les années 1970 avant d’être publié en 1981 au Canada. C’est la première fois que ce roman à la noirceur glaçante est traduit en France.

La scène d’ouverture est saisissante. Un jeune couple qui semble très épris s’apprête à faire l’amour mais hésite puis franchit le pas, avant de se désespérer, la femme traitant même d’ « assassin » son compagnon, avant que les deux assument leurs « étreintes fatales », et les renouvellent, jusqu’à ce qu’Isabela tombe enceinte.
Martin Harnicek a imaginé une société ultra-répressive dans laquelle, sous prétexte de lutter contre la surpopulation, l’âge de la mort ou Dévitalisation est ainsi imposé par décret : 50 ans pour les hommes, 45 ans pour les femmes sans enfant, 40 ans pour les mères. C’est dans cet univers terrifiant que naît Albin. Ses parents pensaient engendrer le sauveur de l’humanité mais dès l’enfance, ses penchants sadiques s’expriment, il se met à torturer puis tuer des animaux. Bientôt, il ne rêve que d’une chose : se faire remarquer par le Parti mondial et gravir les échelons jusqu’au pouvoir absolu, quitte à marcher sur un monceau de cadavres.
Le récit suit classiquement le parcours d’Albin dans cette dystopie qui érige la cruauté, la méchanceté et le manque d’empathie en qualités premières. La critique de la machine totalitaire est directe, décrivant parfaitement la mécanique presque « banale » d’une violence d’Etat qui carbure à la mort et culmine dans des scènes de mise à mort effroyables, la Dévitalisation n’étant qu’un prétexte pour les individus les plus pervers à assouvir leurs pulsions criminelles sans aucune limite.
Si Albin n’est pas le premier roman qui dénonce les atrocités commises par des systèmes totalitaires, il est rare de lire une dystopie aussi radicale sans aucun lueur d’espoir à laquelle se raccrocher, sans aucun échappatoire, qui plus est aux côtés d’un personnage qui incarne le pire de l’espèce humaine, individu totalement déshumanisé dans une société qui l’est tout autant.
Le lecteur est happé par ce destin hors-norme, tout autant qu’écœuré par la violence presque grotesque qui s’y déploie, avec la sensation d’être provoqué en permanence par un détachement narratif presque nonchalant ponctué de quelques saillies ironiques à l’humour très noir qui joue sur le retournement des valeurs.
Cette radicalité littéraire qui explore les galeries les plus sombres de l’âme humaine, c’est ce que revendique la collection Pb82 des éditions des Monts Métallifères qui a déjà à son actif la publication de Viande, court roman publié à l’époque en même temps qu’Albin, dans lequel la chair humaine est la seule denrée consommable (sans doute le monde d’après Albin). Elle assume le refus du feel good et revendique haut les vertus du feel bad car ‘il n’y a que l’inconfort qui nous questionne, il n’y a que l’inconnu qui nous fasse réfléchir ». C’est exactement ce que provoque la lecture d’Albin, expérience aussi inconfortable que fascinante, à l’image de la remarquable illustration de couverture d’Olivier Debeurme. Jusqu’à son dénouement qui ne fait que déplacer l’exercice de la violence. Marquant.
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Marie-Laure Kirzy
