Si des centaines d’ouvrages ont été consacrés à Hergé, le demi-dieu de la bande dessinée franco-belge et démiurge de la ligne claire, Hergé-Jacobs, du duo au duel est le premier consacré à l’amitié féconde nouée entre les deux géants.

C’est en 1941, au Théâtre des Galeries, lors d’une représentation de Tintin aux Indes, qu’Hergé et Edgar P. Jacobs sont présentés l’un à l’autre par un ami commun. Bien que plus jeune de trois années, il est né en 1907, Hergé est alors au sommet de la gloire, une gloire imprudente. Tintin est publié dans un journal « volé » et ouvertement collaborationniste. Jacobs peine alors à joindre les deux bouts. Le ténor a longtemps cherché à percer dans l’opéra, avant de se résoudre à vivre de ses dessins. L’illustrateur saisit sa chance quand un journal lui propose de poursuivre les aventures de Flash Gordon, interrompues par l’entrée en guerre des USA, avant de lancer, en 1943, une « version » locale avec son Rayon U. Il poursuivra par le premier Blake et Mortimer en 1946.
Hergé qui, tout en travaillant un nouvel album, s’est lancé dans la refonte de ses anciens albums, est conscient qu’il a besoin d’aide. Il se prépare à créer ce qui deviendra le Studio Hergé. Séduit par Le Rayon U, il engage Jacobs en janvier 1944. Un contrat à mi-temps seulement, afin de lui permettre de développer ses propres albums, qui paraitront dans le tout nouveau Journal de Tintin. Ils vont travailler ensemble durant trois ans. Jacobs ne reprendra son indépendance qu’en 1947.
Éric Verhoest prend le temps de décrire les évolutions des relations, tout d’abord strictement professionnelles. Les deux dessinateurs travaillent côte à côte. La cohabitation entre deux géants de la bande dessinée était risquée. Jacobs supporterait-il l’autorité de son cadet ? Plus insidieux, comment Hergé allait-il réagir au succès du Vol de l’espadon ? Hergé souffre de dépression, quand Jacob, d’une nature inquiète, révèle des tendances paranoïaques. Or, contre toute attente, ils vont devenir de véritables amis et leurs travaux en porteront la marque. Jacobs apporte de la rigueur dans les décors, souvent seulement esquissés par Hergé, son expérience de la couleur, les albums de Tintin étaient publiés en noir et blanc, et des scénarios plus réalistes et plus sombres. Hergé l’enrichit de son sens de l’action et du mouvement, de la simplicité de son trait, de son humour et de ses encouragements. Pierre Assouline, qui a le sens de la formule, croquait ainsi nos héros : « À l’un le noir, l’obscurité, le mystère, l’angoisse. À l’autre le blanc, la clarté, le secret, l’humour. »
A l’opposé des nombreux ouvrages sur l’auteur belge, celui-ci a bénéficié d’un accès illimité aux archives d’Hergé, de Jacobs et du Journal de Tintin. Avec des esquisses, des crayonnés et des bleus de coloriage, mais aussi des extraits de courriers, des photos et des planches originales, l’iconographie est somptueuse. L’amateur d’art est invité à flâner et à admirer.
Après leur séparation, leurs relations se distendront. Elles subiront les conséquences du divorce d’Hergé, Jacobs restant proche de son ancienne femme. Pour autant, ils ne cesseront jamais de se voir et conserveront, jusqu’au bout, une véritable estime mutuelle. Une belle histoire.

Stéphane de Boysson
Hergé-Jacobs, du duo au duel : l’histoire d’une amitié créative
Scénario : Éric Verhoest
Éditeur : Casterman et Éditions Moulinsart
192 pages – 29 €
Parution : 14 janvier 2026
Hergé-Jacobs, du duo au duel — Extrait :

