Essential Killing

C’est d’ores et déjà  l’objet d’un immense débat artistique, comme une question essentielle et audacieuse posée frontalement au public : qu’est-ce qu’un film? Jerzy Skolimowski prend le parti d’y répondre, avec une affirmation défendue la tête haute. Essential Killing, son nouveau film, refuse toute cohérence, toute psychologie. On y cherche vainement une explication, une raison, toujours des valeurs cinématographiques qui n’ont chez lui aucune raison d’être. Le film est une traque (prétexte à  montrer ce qu’est une improvisation, une direction libre), dénuée de repères tant l’invisibilité du récit ne trouve aucune fin. C’est, de manière concrète, une manière de filmer vers l’avant, vers l’avenir, sans jamais savoir ce qu’il va se déduire d’une action, un peu comme dans les méditations erratiques de Gus Van Sant et ses idoles déchues et solitaires. Skolimowski est aucunement fataliste, bien au contraire ; son film, en dehors de quelques flashs psychédéliques qui le parsèment ça et là , est l’inverse d’une histoire contée sur la base d’une destinée. Le mystérieux personnage que campe Vincent Gallo n’appartient qu’à  un vague passé et se dirige vers une suite hasardeuse, décidée par chacun des pas qu’il franchit dans la neige. Skolimowski est tout sauf prophète puisque son oeuvre s’ouvre et se referme dans le hasard des choses, dans l’indécision. Là  où le cinéma offre si souvent des scénarios élaborés sur une logique apparente qui ouvre la voie vers des destins à  compléter, Essential Killing se pose radicalement comme un bloc contemporain remettant en cause ces questions artistiques. Il n’y a pas d’autre réalité ici que celle de la survie et du temps réel (ou du moins la sensation qu’il en reste), le film narrant sans véritable matrice d’écriture ce qui pousse l’homme vers l’avant, et à  lui d’arborer à  l’image des actions irréfléchies du personnage le mystère de ce qui suit. Vincent Gallo y court et y trébuche dans un froid hivernal dont la sensualité blanchâtre rendue par la photographie nous glace à  notre tour le sang. Les limites des choix du cinéaste apparaissent en revanche quand, bien au-delà  de la perfection formelle du film, la cohérence se rétrécit de plus en plus. L’absence totale d’accroches psychologiques ou de simples dialogues nous fait parfois perdre le fil ; et même si c’est dans l’absence de poids et d’embarras que le réalisateur trace le perfectionnisme de son art, on ne peut que se demander comment Mohammed atterrit soudainement en Russie, pourquoi il exécute à  la tronçonneuse un pauvre type lambda ou bien comment il survit à  une horde de chiens. Voilà  la gêne du film, en même temps que son ambition, celle de ne rien expliquer et de ne céder à  aucun autre artifice qu’une recherche purement visuelle du Beau.

Mais les différentes sections du film tournent parfois à  vide, qu’il s’agisse d’une marche répétée sans fin ou de flash-back ésotériques hors-propos. Le chapitre final, qui voit Mohammed arriver dans une maison en bordure de la forêt où vit une sourde-muette interprétée par la séduisante Emmanuelle Seigner, nous laisse perplexe au-delà  de la volonté du cinéaste. Sa radicalité parfois si surprenante nous amène à  attendre une séquence de viol ou de meurtre puisque la transformation progressive de l’homme traqué en animal déraisonné a lieu. Mais rien ne se passe. Essential Killing se clôt ainsi, dans une absence totale de point de vue cinématographique, si l’on considère le point de vue du film comme étant celui d’un esthétisme provocant et une dépouille dramaturgique totale. Quelques minutes avant, le jusqu’au-boutisme malsain de Skolimowski l’amène à  tourner une séquence horrifiante d’allaitement qui un temps nous convulse avant de séduire dans sa forme et le propos féministe et humain qu’elle véhicule. C’est alors qu’on attend plus encore, quelque chose qui finit de nous retourner et de nous malmener, mais le film est déjà  fini, dans une neutralité assez gênante. Même si l’on cherche parfois sous la neige le fil qui nous guide d’un bout à  l’autre du métrage, Skolimowski saisit par moments des fragments de cinéma incomparablement forts et aboutis. D’autre fois on reste perplexe face aux idées étranges qui traversent la traque mouvementée de ce film sans fin, abouti et inachevé à  la fois, abstrait dans sa démarche et pourtant concret dans son propos. On pourra toutefois reprocher quelques manières techniques qui manquent au film, et même si la science du montage de Skolimowski atteint des sommets (un exemple à  suivre par le plus grand nombre), on regrette que les visions divines qui apparaissent au personnage n’aient pas lieu ailleurs que dans la simple notion de fantasme. La réalité naturelle que filme le cinéaste polonais contient largement de quoi émerveiller une bête au visage d’homme (ou homme au visage de bête?) pour ne pas appuyer les divinités qui l’animent par un autre processus, celui, plus psychique, auquel le cinéaste se défend pourtant de toucher. Ainsi même il semble manquer le rapport traqueur-traqué, notamment vers le début du film lors de la capture de Mohammed par les américains, où l’on aimerait voir le contre-champ de l’hélicoptère menaçant au-dessus du corps héroîque de ce guerrier abasourdi par le bruit des bombes. Le corps étendu dans le sable piquant du désert, les ondes de poussière qui l’encerclent, les mains sur les oreilles et les yeux au ciel, il nous manque la réalité de sa vision à  lui, celle de l’Enfer, sa capture et donc, le début de sa traque.

Le réalisateur ne saisit de la réalité guerrière qu’un regard figé et distancié du ressenti, magistralement rendu à  l’écran certes, mais évoquant finalement un pur paradoxe de cinéma puisque la suite du film est enfin à  la hauteur du regard subjectif alors que l’ambition cinématographique de son auteur était de développer le récit d’une survie comme une entité, un film intégralement compressé au-delà  des coupes qu’imposent les métamorphoses géographiques. Ainsi présenté, Essential Killing peine à  exister en tant que film unique. On assiste à  plusieurs étapes, plusieurs coupures, jusqu’à  une sensation de double ou triple film, toutefois saisissant et fascinant d’aridité émotionnelle et d’expressivité visuelle.

Jean-Baptiste Doulcet

Essential Killing
Thriller polonais, irlandais, français de Jerzy Skolimowski
Durée ; 1h23
Sortie : 6 Avril 2011
Avec Vincent Gallo, Emmanuelle Seigner, Nicolai Cleve Broch,…

La bande-annonce :

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