Gomorra de Roberto Saviano

gomorra.jpgRoberto Saviano démontre que la Camorra n’est finalement que le fruit d’une utopie capitaliste poussée à  son paroxysme, sans règle, sans droit, dans laquelle on ne cherche plus le bonheur de l’Homme mais sa rentabilité. Dans une écriture à  la frontière du document et du polar, Saviano interpelle le lecteur par l’intérêt du témoignage et l’implique émotionnellement par sa forme romancée.

Le livre entame par une scène traumatisante qui amène le lecteur à  se demander si les faits relatés ne sont pas que des histoires. Et pourtant, au fil des pages, dans cette lente immersion dans l’horreur du crime organisé, le lecteur prend conscience de sa réalité pesante. Les citations sont précises, les faits vérifiables et des notes en bas de page indiquent régulièrement les sources judiciaires d’où sont issues les informations. Roberto Saviano, en tant que napolitain et écrivain, marche dans les pas de son illustre prédécesseur Malaparte qui avec son chef d’oeuvre »La Peau » se jouait de la fiction et de l’histoire pour expliquer la Naples de l’après-fascisme. Saviano, dans une vraie démarche journalistique cherche à  comprendre. Il ne s’agit pas de faire le procès d’une ville mais d’expliquer comment dans un contexte donné, le Système mafieux a pu s’imposer et définir son territoire. Saviano rend responsable une idéologie, celle du profit-roi, de l’accumulation de capital qui juste avant la mort ou la prison mène au pouvoir. Le pouvoir politique local d’abord, seules 10% des communes de Campanie n’ont pas été mises sous tutelle de la justice pour collusion avec la mafia. Puis les cercles s’élargissent à  la région, à  l’Italie du Nord, et bientôt on s’aperçoit que Naples n’est qu’une plaque tournante et que les entreprises de la Camorra ont des ramifications partout en Europe et dans le reste du monde avec pour chaque région une spécialité. Les européens veulent consommer des drogues et des grandes marques de vêtement à  des prix dérisoires ? la Camorra fournit. Des pays pauvres subissent un embargo sur les ventes d’armes ? La Camorra fournit. Il faut bétonner des côtes, enfouir des déchets toxiques pour le tiers du prix ? La Camorra est là . L’organisation criminelle a créé un système hybride qui associe capitalisme et démocratisation en partant de l’idée que le meilleur moyen d’accumuler son capital c’est de produire à  des coûts très bas et de permettre au plus grand nombre d’avoir accès à  ses désirs consuméristes. La formule est d’une telle efficacité qu’elle bloque toute initiative de changement. Les politiques sont conscients que le Système occupe des centaines de milliers de chômeurs potentiels et que l’arrestation de tous les camorristes de Naples provoquerait une véritable bombe sociale à  retardement. La boucle est-elle pour autant bouclée ?

Dans la Genèse, la ville Gomorrhe est détruite par Dieu dans une pluie de feu pour ses mauvaises moeurs. Du coup le titre interroge, la Camorra est-elle la punition ou l’offense qui la provoquera ? C.’est Cipriano, ami du prêtre Don Peppino assassiné par la Camorra, qui sous la plume de Saviano répond : est arrivé le moment pour nous de ne plus être une Gomorrhe. Une résistance est formulée, Saviano, au péril de sa vie, lui a donné un visage médiatique, d’autres suivront et il est à  espérer, comme bien souvent dans l’histoire de Naples, que la libération de la ville viendra des Napolitains eux-mêmes.

Cédric Vigneault

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Gomorra
de Roberto Saviano
356 pages – 21€¬
Editeur : Gallimard
Date de sortie : 18 octobre 2007

Le film Gomorra a remporté le Grand Prix du festival de Cannes 2008

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La critique du film