« L’Insulte », le manifeste pour la paix du libanais Ziad Doueiri

À travers une altercation, le cinéaste Ziad Doueiri cristallise par le biais d’un film de procès classique les douleurs de tout un pays, où derrière l’insulte se niche des blessures intimes.

L'Insulte : Photo Adel Karam, Camille Salamé
Copyright Diaphana Distribution

Ce drame politique intelligent s’articule à partir d’un sujet brûlant, une altercation entre Toni, un garagiste chrétien libanais et Yasser chef de travaux réfugié palestinien engagé avec son équipe pour rénover les quartiers, et dont la cause de la discorde est simplement une gouttière d’évacuation du balcon défectueuse, reversant l’eau sur les passants dans l’une des rues de Beyrouth. Ziad Doueiri, réalisateur polyvalent, alternant entre le cinéma depuis le brillant West Beyrouth (1998) et le bouleversant L’Attentat (2012) puis la télévision avec la série Baron noir, revient derrière la caméra pour un nouveau long métrage, en se servant d’une anecdote personnelle et d’un fait divers afin de nous livrer un sincère plaidoyer pour la tolérance.

L'Insulte : Affiche du filmDès la première séquence l’aspect politique du film se déploie et nous faisons connaissance avec Toni, homme galvanisé par le discours radical et haineux du chef du Parti Chrétien stigmatisant la présence des palestiniens dans son pays. Comme pour mieux garder son territoire le quadragénaire refuse promptement à sa femme enceinte de déménager au sud de la capitale vers Damour, où se trouve la maison de ses beaux-parents, anciens cultivateurs de bananes. Cette présentation inaugurale amène le spectateur au point de départ de l’intrigue où un échange vif entre le locataire de l’installation défectueuse et le contremaître de chantier va virer à l’insulte de la part du palestinien à l’encontre du chrétien. Cette phrase malheureuse dans un pays sous tension va entraîner (après nombre de refus venant Yasser de s’excuser envers l’autre) les deux hommes vers une longue procédure judiciaire faisant résonner les blessures du Liban, pays passionnel qui a vécu une guerre civile de presque 17 ans, à partir de 1975 au cours de laquelle des groupes chrétiens, sunnites, chiites, druzes, palestiniens (entre autres) se sont entre-déchirés causant ainsi plus de 200 000 victimes et des traumatismes indélébiles.

L’intrigue se mue alors en film de procès à la réalisation conformiste avec des champs contre-champs, gros plans sur les visages pour scruter les émotions, politisation du conflit, réactions épidermique dans la salle et médiatisation de la querelle devenant pour ainsi dire une affaire d’état divisant le pays. Ce litige verbal entraîne une escalade où tous les antagonismes vont ressurgir à fleur de maux, les séquelles de la guerre enfouies après une amnistie générale devenant par déformation mémorielle, une véritable « fausse » amnésie générale dont cette simple dispute et une riposte de mots douloureux de Toni jeté à la figure de Yasser va engendrer une véritable plongée dans les archives traumatiques de ce pays pas encore cicatrisé. Ziad Doueiri outre sa mise en scène un peu paresseuse offre un récit très didactique mais pas manichéen pour offrir une vision binaire du conflit occultant pour mieux simplifier l’aspect plus hétéroclite des tensions libanaises. Ce manque d’horizon nuit un peu à la qualité de l’ambition première, à savoir faire un exhaustif devoir de mémoire de l’histoire contemporaine du Liban par le biais d’un seul procès. La caméra illustre simplement une narration régulièrement tendue, où heureusement les personnages féminins (les deux femmes des maris et l’avocate de Yasser fille de l’avocat de Toni) apportent modération voire parfois une touche d’humour pour désamorcer un peu l’engrenage d’explosions viscérales et de fêlures réprimées.

Le cinéaste utilise l’intelligence de son scénario prenant uniquement partie vers un point de vue réconciliateur en prenant le temps nécessaire à tous ces protagonistes d’exprimer leurs souffrances qui ne cessent de les ronger intérieurement et mieux nous faire ressentir leurs colères sourdes, afin d’aller vers la voie de la réconciliation intime. Le cinéaste livre ainsi un film intègre où la mise en scène manque d’ampleur, s’embarrasse d’une bande originale envahissante et vraiment dispensable mais ne manque pas de souffle pour conter ce manifeste envers la paix entre les communautés grâce à des interprétations intenses dont Kamel El Basha (Yasser) reçu le Prix d’interprétation à la Mostra de Venise 2017 bien épaulé par le convaincant Adel Karam (Toni).

Venez explorer les crises identitaires libanaises et les cicatrices qui tendent vers plus de résilience au cœur de L’insulte. Efficace. Lucide. Humaniste.

Sébastien BOULLY

L’Insulte
Film Libanais/Français de Ziad Doueiri
Avec Kamel El Basha, Adel Karam, Rita Hayek…
Genre : Drame, Politique
Durée : 1h52m
Date de sortie : 31 janvier 2018

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