La Forme de l’eau : Guillermo del Toro divise la rédaction

Pour l’un : un hymne à la tolérance sous la forme d’une déclaration d’amour au cinéma, et pour l’autre : un film rempli de stéréotypes et de rebondissements prévisibles. Nos deux critiques sont partagés à propos du dernier film de Guillermo del Toro.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Octavia Spencer, Sally Hawkins

POUR  :

Somptueuse fable romantico-fantastique contant le destin d’Elisa, femme muette travaillant comme agent d’entretien dans un laboratoire américain où est retenu prisonnier un homme amphibien, durant la Guerre froide, en 1962. Le talentueux et singulier Guillermo del Toro découvert mondialement par le remarquable L’Échine du diable en 2001, ne cesse de décliner avec plus ou moins de réussite sa passion pour les monstres et les contes surnaturelles aux résonances politiques. Depuis son chef-d’œuvre Le labyrinthe de Pan  (2006) avec la Guerre civile espagnole en arrière-plan, son cinéma avait rarement atteint une telle osmose entre la forme et le fond qu’à travers ce magnifique The Shape of Water (titre original) récompensé par le Lion d’or à la Mostra de Venise 2017.

La Forme de l'eau - The Shape of Water : AfficheDès l’ouverture du film sous forme de rêve, le cinéaste nous plonge littéralement dans un univers aquatique aux teintes bleues et vertes, accompagné par une voix-off introductive, où l’on découvre un appartement sous les eaux avec une femme flottant au-dessus d’un canapé bien aidée par la poussée d’Archimède avant que le quotidien revienne à la surface. De ce liquide amniotique le cinéaste accouche en douceur, nous prend par la main pour débuter par une chronique du quotidien de la vie morne de cette employée qui semble minuté, très bien ordonné, solitaire même dans ses plaisirs, ne trouvant socialisation qu’auprès d’une collègue noire et d’un voisin homosexuel, tous deux rejetés par une société américaine soit disant idéale avant l’assassinat de Kennedy et l’intervention tragique au Vietnam. Une vie bien réglée dans sa coquille dont l’arrivée d’un homme amphibien, récupéré en Amérique latine par la CIA dans cette base secrète gouvernementale va entraîner l’éclosion d’un sentiment qu’Elisa n’avait sûrement jamais connu. De la curiosité à la fascination, l’Amour va finir par rompre toutes les carapaces de ces deux êtres éprouvant l’incapacité similaire à s’exprimer verbalement…

Le cinéaste enveloppe cette magnifique romance amoureuse dans un écrin formel éblouissant, où sa caméra comme un poisson dans l’eau offre une fluidité impressionnante et d’une puissance évocatrice absolument ébouriffante. Le réalisateur malgré une narration un peu convenue transcende son histoire par des références bibliques et métaphoriques qui se trouvent à chaque recoin du décor, d’une richesse et d’une harmonie chromatique absolument remarquable. Guillermo del Toro s’appuie de façon candide mais jamais mièvre sur son récit pour nous offrir un long métrage multi-genres entre une émouvante ode à l’amour, une haletante série B d’espionnage, un thriller noir et une véritable déclaration d’amour au cinéma, ne serait-ce que par l’appartement d’Élisa situé au-dessus d’un cinéma et les multiples références de comédies musicales qui illuminent la vie de la jeune femme muette et les péplum en Technicolor, notamment The Story of Ruth (1960) d’Henry Koster dont l’amphibien va être subjugué par cette représentation cinématographique. Le réalisateur se permet même après avoir fait un clin d’œil à Shirley Temple avec un savoureux extrait de The Little Colonel (1935) de David Butler, d’offrir à ces deux amoureux une délicieuse séquence de comédie musicale en noir et blanc filmé à la manière de Stanley Donen. Cette œuvre magistrale abonde d’évocation cinématographique entre La Belle et la bête (1946) de Jean Cocteau, l’univers poétique de l’œuvre de Jean-Pierre Jeunet et un hommage épatant à L’Étrange Créature du Lac Noir (1954) de Jack Arnold, dont le monstre est une formidable déclinaison d’une beauté sensationnelle, mi-homme mi-dieu, aux mouvements aussi gracieux qu’un chat, à l’animation parfaitement aboutie, remarquablement incarné par l’émouvant Doug Jones.

Mais loin de n’être qu’une fable se servant de références cinéphiles ou picturales (estampes japonaises pour l’homme poisson, papiers peints…), le cinéaste amplifie son univers onirique habituel pour questionner de façon plus adulte les thèmes immémoriaux de la tolérance sociétale, du regard de l’autre, de l’amour, de l’affirmation de la vie, mettant une bonne claque au pessimisme de notre époque et dont le climat de Guerre froide fait judicieusement écho avec les tensions politiques actuelles et offre un formidable miroir aux laissés pour compte de tous pays. Certaines scènes s’avèrent même assez audacieuses, notamment l’une des plus belles scènes de sexes de ces dernières années, illustrant ainsi le passage à l’âge adulte de l’enfant del Toro. Un film initiatique pour les héros comme pour son auteur.

Ce merveilleux conte s’offre une partition musicale savamment orchestrée par l’ingénieux compositeur Alexandre Desplat apportant ainsi un lyrisme poétique où une judicieuse amplification dramatique pour mieux accompagner ce récit d’émancipation, sans oublier l’enivrante chanson La Javanaise (1963) de Serge Gainsbourg interprétée avec grâce par Madeleine Peyroux. Ce conte de fée s’avère particulièrement probant à travers la délicieuse Sally Hawkins qui nous offre une admirable incarnation à la fois fragile, courageuse et émouvante. Les seconds rôles ne sont pas en reste avec en tête le charismatique Michael Shannon excellant dans le rôle du méchant au style de jeu bien appuyé (comme dans les meilleurs films noirs des années 50 !) et Octavia Spencer et Richard Jenkins épatants d’empathie pour Élisa.

La Forme de l’eau apparaît comme l’une des plus brillantes réussites du cinéaste où la métaphore de l’eau vient renforcer le lien surnaturel dans le cinéma du cinéaste mexicain, entre le divin et l’aspect matériel. Un film somme qui ne cesse de récolter une pluie de récompenses saluant à sa juste valeur, un long métrage irriguant de belles vibrations et donnant force et courage à toutes les formes d’Amour…

Venez-vous jeter à l’eau car « la vie ne vaut d’être vécue sans amour », et découvrez l’enchanteur conte adulte immergé dans ce formidable The Shape of Water. Vibrant. Captivant. Bouleversant. Une pépite universelle.

Sébastien Boully

La Forme de l'eau - The Shape of Water : Photo Sally Hawkins

CONTRE  :

Les quinze premières minutes augurent du pire, en mode Amélie Poulain, la revanche : ambiance désuète, images ripolinées aux teintes verdâtres, musique d’Alexandre Desplat avec accordéon de circonstance, et Sally Hawkins en clone/grande sœur de la serveuse des Deux moulins. La suite va plus ou moins s’arranger, mais laisser au final un large sentiment de gâchis et de frustration parce que le scénario promettait beaucoup et supposait autant : l’histoire d’amour impossible entre une jeune employée de ménage muette et une créature aquatique, retenue prisonnière dans un laboratoire gouvernemental. Une sorte de croisement improbable entre Le rêve de la femme du pêcheur d’Hokusai et de Max mon amour d’Oshima, option mélasse hollywoodienne à Oscars (et récompensé d’un inexplicable Lion d’or à la Mostra de Venise).

L’un des (nombreux) problèmes du film réside dans le fait d’avoir réduit la rencontre et le développement de la relation entre Elisa et la créature à seulement dix minutes et des poussières. À des œufs et de vieux disques, à quelques regards énamourés. C’était pourtant le cœur du film, c’était toute sa raison d’être et sa belle étrangeté : regarder naître la relation, s’épanouir les sentiments entre ces deux-là. À la place, del Toro préfère s’appesantir sur un ennuyeux brouillamini de méchant très méchant (Michaël Shannon, épuisant de sadisme larvé) et d’espions russes très russes, ramenant le vrai sujet de son film (et toute sa poésie, toute sa profondeur, tous ses mystères) à deux ou trois scènes certes magnifiques, mais perdues dans la masse insipide d’un script sans originalité dont on prévoit, à l’avance, stéréotypes et rebondissements.

La relative audace du film (évoquer une relation amoureuse, et même sexuelle, entre une belle et une bête) est sans cesse rabattue par cette volonté de privilégier d’abord action et suspens, comme si del Toro, conscient de flirter avec l’ambigu et l’acceptable (bien que son film n’ait rien, visuellement, de particulièrement osé), décidait de saborder lui-même son idylle inter-genres. Cette ode à la différence et à l’acceptation de l’autre (qu’importe que l’on soit muet, gay, noir ou monstre fabuleux) ne suscite plus dès lors qu’un vague intérêt à force de compromis (l’évasion du laboratoire, aussi facile qu’elle est ridicule) et de ratés (même la fin parvient à ne pas émouvoir). Et puis c’est connu : tant va la romance à l’eau qu’à la fin elle se casse.

Michaël Pigé

La Forme de l’eau (The Shape of Water)
Film américain réalisé par Guillermo del Toro
Avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Octavia Spencer, Richard Jenkins…
Genre : Romance / Fantastique
Durée : 2h03m
Date de sortie : 21 février 2018

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