La Pop de Susanna Wallumrød qui se joue de l’espace et du temps

Que ce soit avec le Magical Orchestra ou en solo, la norvégienne Susanna Wallumrød nous ravit et nous stupéfie avec sa Pop qui doit autant au Folk de Leonard Cohen qu’au Baroque d’un Purcell.

Susanna Wallumrød, on l’a découverte presque par hasard avec son groupe originel Susanna and The Magical Orchestra. C’était déjà en 2004, comme le temps passe vite avec List of Lights and Buoys sur le génial label Rune Grammofon. Étrangement quand nous vient à l’esprit des grandes maisons de disques à citer, on tend à oublier ce label qui accompagne Supersilent ou encore Arve Henriksen et bien d’autres. Un label comme une auberge espagnole qui ne souhaite pas se cloisonner dans une seule proposition musicale ou stylistique. Un peu à l’image de Susanna finalement.

Il ne faudra pas trop vite enfermer la dame dans ce répertoire de belles reprises frissonnantes  dont elle a le secret. On est nombreux à se rappeler de sa réappropriation dénudée du Love Will Tear Us Apart de Ian Curtis et ses sbires.

Susanna Wallumrød propose bien plus que cela. Elle dont une des vertus essentielles en musique semble être la fidélité dans la collaboration. C’est  dès Sonata Mix Dwarf Cosmos en 2008 qu’elle rencontre la harpiste Giovanna Pessi  avec qui elle collabore régulièrement. On se rappelle le superbe If Grief Could Wait en 2011 sur ECM qui rassemblait à peu de choses près la même équipe. On y entendait cette musique sans âge qui empruntait autant à un minimalisme médiéval qu’à un folk asséché

Un disque qui s’ouvre par une réappropriation d’un titre d’Elizabeth Cotten ne peut être totalement mauvais car il est déjà empli de bien belles intentions. La force de cette reprise ici c’est qu’elle l’éloigne du Sud des Etats-Unis pour la ramener en terre celte, à mi-chemin entre des complaintes irlandaises et des errances islandaises. Tout le concept du disque se joue ici dans cette volonté à perturber l’espace-temps. Prenez Cold Song, on est loin de toute forme de virtuosité affirmée dans ce lent processus de ceux que l’on entend habituellement dans les interprétations du King Arthur de Henry Purcell. La norvégienne est bien plus élégante que cela, privilégiant un sens de la nuance qui ne se montre pas. On pense parfois à l’Ola Flottum des derniers White Birch avec qui elle travaille également pour cette économie dans les effets.

Chez elle, la quête de l’absolu se fait dans les murmures, dans la suggestion, dans les correspondances d’un mode aléatoire. Rien de surprenant donc à la voir adapter Charles Baudelaire dans une longue mélopée plaintive.
Dans la musique populaire, il y a les chansons à boire et il y a les chansons à boire. Les chansons à boire grivoises et joyeuses et celles des déchéances qui s’annoncent un peu à l’image du Nick Cave des Murder  Ballads. Rye Whiskey est une anecdote de la dépendance, une nonchalante pensée d’une addiction.

Mais là où Susanna Wallumrød exprime le mieux le bouleversement de nos sens c’est quand elle parcourt les territoires de la musique elisabéthaine comme sur The Willow Song à la charnière du profane, du païen et du sacré. C’est frémissant, tremblant et au plus près de la chair. Parfois l’instrumentarium se fait unique, un accordéon rachitique et la voix sublime de la demoiselle. Go Dig My Grave prend presque des atours d’Orient dans sa construction méticuleuse. On retrouve chez elle cette même capacité qu’avait en son temps Nina Simone, faire de l’exercice de la reprise  une forme de répertoire bis à ses propres compositions, en somme laisser ses propres chansons faire écho aux créations d’autres artistes. On n’en frissonne que plus quand on entend sa version de Lilac Wine que son aînée avait également reprise. Elle se confronte une fois encore  avec Wilderness à l’univers de Joy Division et montre avec maestria que l’on peut conserver toute l’urgence, toute la hargne, toute la rage d’un titre en en enlevant toute électricité. Ne reste alors que la tristesse frontale, insupportable. Léo Ferré chantait Les Oiseaux Du Malheur, elle convoque trois corbeaux. Ils cherchent déjà leur proie, un chevalier dont ils sauront trouver chair à se nourrir. On reprochera peut-être un peu de paresse au caractère convenu du Perfect Day de Lou Reed.

Ce qui est sûr, c’est que ce Go Dig My Grave rappelle toutes les nuances et la richesse  d’interprétation de Susanna Wallumrød. Toutefois, si l’on devait émettre une réserve même légère, ce serait peut-être de clamer notre impatience à la voir revenir à ses propres compositions, délivrer quelque chose de totalement inédit. Une fois cela dit, on ne fera pas les bégueules et on ne se refusera pas ces moments comme en suspension, en lévitation ou toute forme de déambulation hors de ce monde avec ces propos loin de nos contingences du quotidien. Une parenthèse d’apaisement.

Greg Bod

Susanna Wallumrød – Go Dig My Grave
Sortie le 0 février 2018
Label : SusannaSonata

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