The Cure – Faith : Les Lamentations

Avec Seventeen Seconds, Robert Smith et ses Cure trouvent enfin leur voie en plongeant tête la première dans cette toute nouvelle Cold Wave qu’ils ont contribué à créer. Le chemin froid et ténébreux qu’ils ont défriché offre des perspectives inédites pour le groupe ainsi que des portes qu’ils n’auraient jamais dû ouvrir. Ce troisième album aussi gris et fantomatique que sa pochette vient voiler les dernières lueurs musicales à l’oeuvre sur Seventeen Seconds, ne laissant qu’un flou étrange, qu’une silhouette décharnée tapie dans l’ombre : Le nouveau son des Cure.

Seventeen Seconds est sorti et a remporté un joli succès d’estime. Les Cure ne sont plus des inconnus dans le paysage de ce Post-Punk naissant et sont parvenus à se positionner sur les ruines d’un genre qui a explosé en une multitude de sous-genres plus ou moins intéressants.
Maman Punk est morte et ses enfants doivent dorénavant se débrouiller seuls.
Three Imaginary Boys se cherchait encore, naviguant entre les styles sans en choisir aucuns, répétant gimmicks et tocs d’un genre mourant ou essayant de le dépasser en piétinant son cadavre avec délectation. Cette délectation morbide prendra véritablement corps avec leur second album.
Les Cure choisiront la Cold Wave, rejeton tordu et dépressif de la New-Wave.
En effet, Seventeen Seconds pose les nouvelles bases d’un style qui va faire les belles heures de ces early 80’s tâtonnantes et gaver d’influences le Rock à venir (Placebo, The Smashing Pumpkins, Interpol, The XX ou même Korn…).

Les Cure ont trouvé leur voies. Cette voie dangereuse qui va mener à une introspection musicale glaçante, à un curetage en profondeur des psychés fragiles et tourmentées des membres du groupe. Et notamment celle de Robert Smith.

Seventeen Seconds semblait donc trouver le chemin vers un autre horizon, une issue salvatrice pour s’échapper du tombeau abîmé du Punk et s’affranchir enfin des glorieux aînés. Le spleen de Smith trouvait dans cette Cold Wave naissante un écrin moderne et original; une page blanche où les peurs et les obsessions du gamin de Crawley pouvaient s’étaler sans retenue, dans la plus grande liberté. C’est bien l’enfance de l’art qu’offrait Seventeen Seconds. Le début des problèmes. Une mélancolie adolescente encore abstraite où quelques pépites parviennent encore à attraper les rayons du soleil (M ou Play For Today) donnant l’illusion que le mal, finalement, n’était pas si profond.

Mais c’est une autre affaire à l’oeuvre sur le troisième album des Anglais.
Les rayons de soleil de l’album précédent, les quelques éclats lumineux qui éclairaient ces ténèbres qui prenaient possession de Seventeen Seconds sont définitivement obscurcis par de gros nuages gris et menaçants.
C’est d’ailleurs le gris qui va teinter le disque et sa pochette. Cette non-couleur issue du blanc et du noir. Ce blanc éclatant, agressif et aveuglant de l’album précédent laisse place à un gris-blanc blême, impersonnel, dénué de passions, fantomatique.
Ce côté fantomatique qui va venir hanter l’album dès l’ouverture. Avec The Holy Hour c’est d’abord la basse qui vient manger l’espace, rejoint par une batterie métronomique, sèche et comme vidée de sa musicalité. La voix de Robert Smith se fait lointaine, étouffée. La voix d’un homme qui chute, qui perd l’équilibre et tombe dans le ravin.
C’est l’ombre de la mort qui plane sur l’album (celle de la grand-mère de Smith et de la mère de Tolhurst notamment), l’odeur capiteuse de l’encens montant au ciel suivant les prières de l’assemblée et se perdant dans l’espérance d’une foi incertaine. La foi comme moteur pour continuer d’avancer, pour poursuivre le douloureux chemin de la vie; la foi comme ultime rempart contre la mort. Car la foi chez les Cure n’est pas espérance; elle n’est pas lumineuse, ni porteuse d’une quelconque élévation. C’est une foi de la terreur, une foi que l’on s’oblige à avoir pour vaincre la peur d’un au-delà ténébreux et inexorable.

Sur Faith, point de lumière. Un horizon gris comme cette pochette aux contours fantasmagoriques (représentant un cliché des ruines de la Bolton Abbey), c’est cette église flottant dans un brouillard épais où semble se perdre, malgré ce titre presque ironique, tout espoir de résilience pour le groupe, et pour Robert Smith plus particulièrement.
Au fil de l’album s’égrène la longue litanie funèbre d’un Smith, tout jeune adulte, face au deuil, face au néant et à la vacuité de la vie. Other voices, All Cats Are Grey ou The Funeral Party célèbrent cette perte de repères dans une sorte de mysticisme désespéré où la basse de Gallup devient l’élément essentiel de cette plongée en apnée de presque quarante minutes dans ces âmes en perdition.

Les éclats cristallins qui sortaient de la guitare de Smith sur l’album précédent et qui pouvaient éclairer, embraser les ténèbres qui rongeaient déjà insidieusement Seventeen Seconds, ne sont plus là. L’enfermement semble total. Même Primary ou Doubt qui tentent de sortir le disque hors de l’eau, de le faire respirer avec des morceaux plus nerveux, dont les quelques réminiscences d’un Punk définitivement mort et enterré ne parviennent même pas à le sauver de la noyade. Comme cette femme aspirée par ces eaux noires et pleines de d’étranges souvenirs dans The Drowning Man, la tragique fatalité viendra étouffer jusqu’aux derniers germes de vie.
On sombrera définitivement, les poings liés, avec Smith et son groupe dans ce vaisseau fantôme, ce morceau de brouillard épais et inquiétant qu’est l’album, avec le titre éponyme Faith qui vient clore le disque sur la prière: I went away alone / With nothing left but faith rabâchée mécaniquement comme un mantra douloureux, comme pour tenter de se persuader que la foi serait encore salvatrice.

Faith est la deuxième partie de cette Cold Trilogy, le panneau central de ce triptyque funèbre. La suite logique de la chute mentale d’un groupe et d’un homme. Un pas de plus vers cette recherche de désincarnation musicale. Ne laisser que des formes, des couleurs. Ôter la vie des morceaux, éliminer la chair ne laisser que l’ombre, l’impression.
Seventeen Seconds offrait des respirations, quelques rais de lumières dans le gris du ciel. Faith de son côté tire les rideaux ne laissant passer qu’une faible lueur blafarde décolorant ainsi tous les bibelots de la pièce, avant que Pornography, l’année d’après, ne vienne condamner définitivement les fenêtres et plonger Smith et sa musique dans l’obscurité la plus totale.

Renaud ZBN

The Cure – Faith est sorti le 14 avril 1981 sur Fiction Records (UK) et Polydor (France)

Tracklist :
The Holy Hour
Primary
Other Voices
All Cats Are Grey
The Funeral Party
Doubt
The Drowning Man
Faith

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