Turn to Clear View : la musique turgescente de Joe-Armon Jones

Sur son deuxième album solo, le pianiste, compositeur et producteur londonien démontre une nouvelle fois la richesse de son vocabulaire musical. Au croisement du jazz, du hip hop et de la soul, Joe-Armon Jones s’entoure d’une équipe de choc et nous livre une musique aussi facile d’accès qu’elle est ambitieuse.

Joe Armon-Jones
Credit : Denisha Anderson

La créativité débordante de Joe-Armon Jones ne saurait être borné au seul Ezra Collective, figure de proue de la renaissance musicale en pleine ébullition dans la capitale britannique depuis quelques années. Un génie des claviers, le Guardian l’avait comparé à Herbie Hancock. Pourtant, contrairement au vétéran américain, Joe ne se soucie pas de la théorie musicale. “I don’t know why those chords sound good on F, but they do !” ironise-t-il en expliquant son processus de composition pour le titre Yellow Dandellion. En membre accompli de cette nouvelle scène londonienne, Joe évolue au contact des musiques urbaines. Loin du jazz à papa, donc. Mais contrairement à ses compatriotes et co-instrumentistes Ashley Henry et Alfa Mist, lui, le blanc-bec à la crinière rousse, ne peut se targuer d’avoir évolué dans un environnement familial déjà enclin à l’exotisme.

Joe-Armon JonesEn écoutant Turn To Clear View, c’est feu Roy Hargrove qui vient à l’esprit, son appétence pour le métissage musical, et un ancrage certain dans le hip hop et la néo-soul. Les morceaux (To) Know Where You’re Coming From et The Leo & Aquarius auraient eu une place de choix sur les compilations du RH Factor, un backbeat solide offrant une charpente de choix pour des accords onctueux et un interlude rappé. Mais, versatilité oblige, la rythmique chaloupe rapidement pour atteindre des horizons beaucoup plus afro-caribéens. Self : Love par exemple rend hommage à l’afrobeat en s’octroyant les services de Obongjayar, artiste nigérian basé à Londres. Impossible de le targuer d’appropriation culturelle donc, même si Joe avait assuré ses arrières en appelant Oscar Jerome et Moses Boyd à la rescousse, bien connus pour leur sens des rythmiques afro. Joe digère d’ailleurs à merveille cette tradition musicale, une conception peu mathématique, d’où des phrasés mélodiques qui hoquètent.

C’est avec Icy Roads (Stacked) qu’il avait choisi de nous laisser entrevoir ce que donnerait à entendre son album. Sans surprise, il s’agissait du morceau le plus représentatif de sa patte. Sur une basse de dub, le pianiste s’en donne à cœur joie dans les effets et les couches superposées qu’il assimile lui-même à James Blake. La musique du londonien rappelle une aquarelle. La faute à ses jaquettes colorées, mais pas que. Il y a une fusion organique qu’il arrive à opérer entre différentes sonorités qui procurent cette sensation de turgescence. Et puis vient You Didn’t Care, qui invite le saxophone de Nubya Garcia, amie et collaboratrice de longue date qui l’a devancé dans la course aux récompenses lors des Jazz FM awards de cette année. En rupture avec la musique éthérée, la souffleuse rappelle qu’outre les effets de style et des accords complexes, la force d’un morceau peut aussi résider dans un thème, simple et puissant.

La notoriété grandissante de Joe lui aura permis de s’offrir une belle collaboration avec Georgia-Anne Muldrow (sur Yellow Dandellion) et ainsi de dépasser les frontières du Royaume-Uni. Pour autant, le pianiste ne boude pas ses vieux compères et signe une nouvelle fois son morceau d’ouverture, Try Walk with Me, avec Asheber, vocaliste mystique qui ouvrait déjà l’album précédent. On ne change pas une équipe qui gagne.

Willy KOKOLO

Joe-Armon Jones – Turn to Clear View
Label : Brownswood Recordings
Date de sortie : 20 septembre 2019