[Ciné Classiques] L’histoire de « Shining », le film de Stanley Kubrick

Bernard Blaise Posso, grand spécialiste de Kubrick, revient pour Benzine sur la genèse et le tournage de Shining, l’un des plus grands films fantastiques jamais réalisés.

Shining Kubrick
Copyright Warner Bros. France

Le point de départ et le scénario

Jack Torrance est un écrivain en « panne »… « Beaucoup d’idées et pas une seule de bonne », avouera-t-il à sa femme Wendy. Pour vivre et faire vivre sa famille, il a accepté ce poste dans un hôtel de haute montagne, complètement isolé ; son objectif : écrire un grand livre ! Il doit assurer le rôle de « gardien », de chauffagiste et d’homme d’entretien, comme cela est la coutume pendant la saison hivernale, ici. Pour un écrivain, ce sont de basses besognes. Il en souffrira, même s’il revendiquera ses responsabilités à tout bout de champ, et même si cela deviendra un bien piètre devoir pour lui, sans qu’il ne se l’avoue !

Voilà le point commun qu’a Shining, le film, avec le roman – et le grand succès commercial (après Carrie, déjà adapté au cinéma par de Palma) – de l’auteur fantastique Stephen King, appelé plus tard à devenir une icône du genre. King s’estimera trahi par Kubrick, même si, l’âge venu, et le film du cinéaste iconoclaste ayant trouvé son public, il modérera ses propos.

Après le grand succès public de l’Exorciste, les « money people » veulent une suite : le projet est proposé à Kubrick qui le rejette immédiatement. Pourquoi ? Parce que, d’une part, nul ne peut imposer à Kubrick un sujet qui ne soit directement lié à la continuité logique et artistique de son oeuvre et de ses préoccupations, et que, d’autre part, il a une autre idée en tête. Stanley a lu The Shining, et il trouve qu’il y a là des idées intéressantes. Mais surtout, et il est d’accord en ça avec sa scénariste (Diane Johnson, universitaire et auteur d’un roman gothique) le livre n’a pas de style ! C’est une accumulation d’idées, écrites sans ampleur, sans relief : c’est parfait pour Kubrick, qui se sent libre de réinterpréter, de plaquer ses propres obsessions, son propre style cinématographique sur un scénario, selon lui didactique, obéissant trop aux lois du genre… Un scénario qui, même si King fait le choix de certaines ambiguïtés, ne révèle que trop sa préoccupation : inventer un monde onirique, voire maléfique, tout en s’alimentant des non-dits de l’auteur. Car King comme Torrance, son antihéros, est un alcoolique en voie d’abstinence. Toute l’histoire de Shining peut en fait avoir surgi de l’imagination de Jack, un peu comme lors d’une crise de delirium tremens… et c’est d’ailleurs ce que nombre de cinéphiles, chercheurs et universitaires liront dans les choix et les non-choix de Stanley.

Mais tout cela ne reflète que nos recherches « académiques » et le travail que nous accomplissons depuis trente ans sur l’oeuvre du cinéaste, en nous appuyant sur les commentaires ou les révélations des exégètes de Stanley, Michel Ciment et Alexander Walker entre autres, qui ont eu accès à la propre parole de Kubrick… Mais rien ne nous empêche de penser que, même face à ces hommes de confiance, Kubrick a voulu brouiller encore les pistes, le cinéma étant par essence l’art de faire d’un mensonge une vérité… qui demeure pourtant mensonge… Hitchcock ne nous dirait pas le contraire !

Au grand dam de Kubrick, qui a jeté toutes ses forces (au point d’en tomber malade selon Berenson : irruption d’herpès sur le visage, colères inhabituelles chez cet homme, certes froid et distant, mais toujours d’humeur égale, prises refaites jusqu’à 50 fois de la même scène), Barry Lyndon, un film que lui considère comme la meilleure peinture qui ait jamais été faite dans un film d’époque, a reçu un accueil plutôt froid, et a été déficitaire au plan commercial pour la Warner qui lui avait donné carte blanche (avec les années, la tendance se renversera)… Kubrick, donc, a voulu fabriquer cette fois un film au succès immédiat (47 millions de dollars seront de fait récoltés dès la sortie du film) sans renier pour autant ses convictions artistiques, ses recherches – en recourant en outre à Freud (qu’il a déjà convoqué dans certains de ses films précédents).

Le scénario se construira ainsi : Diane Johnson doit répondre à la question suivante : « .Jack n’écrit pas : pourquoi ? Que fait-il cependant ? … etc » Diane écrit sa version, et en face d’elle Kubrick écrit la sienne, et ainsi de suite…

Le tournage et les acteurs

Ce sont les décors et la mise en scène qui feront le reste, à charge pour Kubrick de ne jamais prendre à la lettre les initiatives, les improvisations de ses acteurs, de gérer les tempéraments, les humeurs de chacun, tout en ne lâchant rien sur ses intentions.

Shelley Duvall, avec ses dents de lapin et son visage de l’île de pâques, était parfaite pour le rôle de Wendy. Si elle avait été plus jolie (comme chez King), elle n’aurait pas convenu à Kubrick. C’est son choix… et pourtant il va la rendre quasiment folle… froid, méprisant, la couvrant de reproches (cf le reportage de Vivian : Making the Shining)… Jack Nicholson, lui, est en pleine crise conjugale. Pire, il a prêté (en début de tournage) sa villa de Mulholland Drive à son ami Polanski qui s’y est livré à un viol sur mineure… On peut se demander si Kubrick n’a pas laissé toute liberté à Nicholson, qui, déboussolé par les mauvaises nouvelles, les yeux exorbités, jouant comme un singe, agitant les bras dans des couloirs déserts… semble complètement en roue libre. Scatman Crothers a été recruté pour jouer le rôle de Halloran, père putatif de l’enfant « shine » – cette forme de pré-science. Kubrick va le harceler à un tel point que le pauvre Scatman finira sa participation littéralement à genoux : « Mais que voulez-vous, Monsieur ? Dites-moi ce que vous voulez, Monsieur ? » Sans un mot, Kubrick le fait répéter inlassablement, l’équipe et les acteurs se désolent : Crothers finira en pleurs chacune de ses séquences… ambiance…

Kubrick derrière son viseur, se régale : ses collaborateurs n’entendent plus rien au film qu’il tourne. Diane Johnson, arrivée sur le tournage, constate que Kubrick a modifié le scénario : plus de buis encerclant l’hôtel (tel qu’initialement imaginés par King) nous voilà devant un Jack Torrance contemplant une maquette qui figure le labyrinthe dans lequel, bien plus tard, l’enfant sèmera le père-tueur perdu dans ce dédale aussi physique que mental – et provoquera sa mort par pétrification … Oedipe est là, plus que présent, mais cela n’a encore jamais été montré au cinéma de manière aussi terrible !

Nous passerons sur les scènes tellement connues et appréciées de tous, essentiellement dues à la steadicam de Garret Brown : selon nous, même efficaces, elles n’apportent pas grand chose de plus au style de Stanley Kubrick, déjà défini dans ses films antérieurs, à savoir le dédoublement, la symétrie, les alternances de plans au ton dissymétrique, les couleurs accentuées : les toilettes peintes en rouge, le sang s’échappant d’un ascenseur (seul plan du film figurant dans la bande annonce) lui aussi rouge…

 

Shining Kubrick
Danny Lloyd, Jack Nicholson – Copyright D.R.

Deux défauts et une anecdote

Mais revenons sur deux moments, deux défauts qui peuvent persister sur notre rétine critique :

  • Dans la même scène, à une minute près, Jack a détruit à la hache l’une des trois cloisons de la salle de bains (décidément !) ou femme et enfant se sont réfugiés. Juste après, c’est la totalité de la porte qui est détruite !
  • Une ombre d’hélicoptère apparaît initialement dans le plan d’ouverture, ce fameux plan séquence qui suit la montée de la voiture vers son futur… Il est impossible de couper, puisque le mouvement est continu. C’est la seconde équipe qui a filmé (en fin de tournage). Kubrick découvre le problème, jette un regard glacial sur son opérateur adjoint, et trouve la solution : re-tirer l’inter négatif en 1,33 pour masquer l’ombre, pan and scan sur les plans, durant 2 ou 3 secondes, retour au 1,66 … et voilà illusion masquée parfaite… sauf pour certaines versions destinées à l’étranger où le défaut persistera. Stanley ne décolérera pas. A noter que le défaut sera corrigé pour les versions vidéo plus tard… Mais, pour Kubrick, le mal est fait !

Enfin, si l’on parle de Mal, justement, l’hôtel qui a servi de décor pour l’extérieur de ce film était pourvu d’une chambre « 217 » comme dans le roman. Kubrick accepta de la transformer, à la demande du directeur en… « 237 »… Ce qui allait donner lieu à d’autres légendes…

Mais il était dit que de ce film labyrinthique, second film fantastique de Kubrick après 2001, avec lequel, à l’analyse, il demeure d’étranges ressemblances structurelles, on ne sortirait ni indemne ni rassuré… Stanley Kubrick a, de ce point de vue, égalé Hitckcock, quant à la signification même du cinéma, le faux et le vrai se mêlant inexorablement dans le seul but de perdre le spectateur dans la troublante relation qu’il entretient avec un film, c’est à dire… avec lui-même.

Bernard-Blaise Posso

The Shining (1980)
Film de Stanley Kubrick
D’après Stephen King
Avec Jack Nicholson, Shelley Duvall, Danny Lloyd, Scatman Crothers…
Genre : Fantastique, drame
Durée : 119 minutes

2 thoughts on “[Ciné Classiques] L’histoire de « Shining », le film de Stanley Kubrick

  1. Bonjour,
    Stephen King quand il a voulu faire sa propre version de The Shining, Stanley Kubrick détenait les droits pour adaptation.
    Stephen King a pu écrire et produire son roman en mini-série, à la seule condition, ne plus critiquer la version de Stanley Kubrick.

    Jack Nicholson était, à l’époque en couple avec l’actrice Anjelica Huston. Elle raconte que Jack était tellement fatigué chaque jour, par le tournage, qu’il rentrait et allait se coucher directement.

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