AC/DC – Powerage : Hard Payment Blues

Coincé entre Let There Be Rock et Highway to Hell, Powerage n’aura pas eu le succès des deux albums précités. Et pourtant ! Powerage se pose comme un jalon essentiel dans la carrière du groupe, la passerelle entre un Hard Rock brutal et échevelé et un “Power” Rock plus maîtrisé, plus équilibré. C’est aussi l’affirmation de l’emprise Blues exercée sur le groupe et sa mutation sauvage vers un Hard Blues imparable. Un disque souvent oublié, un peu méprisé mais essentiel dans le devenir d’un groupe en passe de devenir culte.

AC DC - Powerage

C’est en pleine vague Punk que les Australiens d’AC/DC balancent leur Let There Be Rock prouvant à cette jeunesse à crêtes décolorées que le – Hard – Rock n’est pas aussi moribond qu’ils ne le pensent.
Certes les glorieux aînés se sont un peu laissés aller depuis que le coffre-fort est plein de pièces jaunes et les narines de poudre blanche; qu’ils engraissent tranquillement sur le souvenir déjà lointain du travail bien fait.
Le Rock Prog’ venait d’éteindre les dernières flammes Rock en intellectualisant une musique qui ne devait pas l’être, en conceptualisant l’énergie, en structurant la rage.
Les Punks ont balayé d’un coup de gratte aussi faux qu’un coup de craie sur un tableau noir les envolées progressives de Yes ou Genesis en souhaitant tirer un trait au marqueur indélébile sur les ancêtres, sur les genres fondateurs de la musique Rock.
Mais en cette année 1978, les balayeurs sont balayés, les rénovateurs désormais dépassés, les grands destructeurs détruits à leur tour.
La vague Punk est passée, aussi brève qu’intense, avant de refluer vers le large laissant sur les trottoirs salis les oripeaux périmés d’une jeunesse perdue.

Le Punk est mort – comme disait le poète – mais le Rock, lui, n’a pas bougé d’un cheveux long.
Les modes se succèdent, les mots valises accrochés au Rock sont légions (Acid, Progressif, Psychédélique…) tentant d’exprimer les diverses évolutions du genre, en oubliant l’essence même du style – qu’avaient su capter les Punks – : L’urgence et l’énergie.
Et pour ce qui est d’urgence et d’énergie, les rockeurs Australiens font feu de tout bois depuis maintenant quatre albums, avec un Hard Rock imparable et des performances live à couper le souffle.
C’est d’ailleurs immédiatement après la tournée de Let There Be Rock où le groupe explosent les premières parties sur lesquelles ils sont conviés – et font la nique au grand Black Sabbath ou à Kiss -, dans l’urgence et le cul sur des braises, qu’ils vont mettre en chantier leur cinquième livraison: Powerage.

En Février 1978, le groupe débarque dans les Albert Studios à Sydney avec de nouvelles compositions et un nouveau bassiste dans les valoches: Le solide Cliff Williams. Un apport important dans la rythmique du groupe, Williams va en effet apporter plus de puissance et de rondeur, par son jeu et son son (Gimme a Bullet par exemple) et asseoir une section rythmique aussi carré et robuste que le soutif de Gianna Michaels.
C’est également le dernier album – studio (Ils réaliseront le live If You Want Blood You’ve Got It) – à être produit par Harry Vanda et le frangin George Young. Un album en plein dans ce qui caractérise la prod du duo et le son de ces early Assedèce, une prod’ dans l’urgence et des chansons écrites à même le sol au son désormais classique du mélange détonnant Gibson/Marshall.

C’est ce mélange détonnant qui ouvre l’album avec Rock’n’Roll Damnation et ces quelques mots comme avertissement: They say that you play too loud. Well baby that’s tough..
Et effectivement les Australiens jouent bien trop fort. Une fois de plus c’est pied au plancher que le groupe démarre son opus, dans un déluge de stridences et de saturation qu’ils ouvrent l’album le plus méconnu de l’ère Bon Scott.
Méconnu ? Et pourtant ! Comment cette pépite Rock a t-elle pu passer “incognito” coincée entre Let There Be Rock et Highway To Hell ?
Peut-être parce qu’elle est justement coincé entre Let There Be Rock et Highway To Hell.
Parce que Powerage est écrasé par les deux mastodontes du groupe. Par le génial et tonitruant LTBR qui verra l’explosion du groupe sur la scène internationale et la réelle mise en place du style AC/DC; et par le testament Rock de Bon Scott: l’imparable Highway To Hell.
Comprimé par ce diptyque ultra-puissant ne laissant que peu de place à cette respiration Blues-Rock qu’est l’album.

C’est pourtant la transition que vient apporter Powerage. Le chaînon qui tient les deux albums-monstres du groupe et vient apporter la cohérence entre le Hard-Rock sauvage de LTBR et le Power Rock plus léché d’Highway to Hell.
C’est le passage “en douceur” (entre guillemets, c’est AC/DC quand même) d’une évolution discrète mais importante dans la carrière du groupe. L’album oublié, que certains critiques aveuglés par le doublé mythique qui l’enserre n’hésiteront pas à qualifier de mineur, ne trouvera pas son public, ni les oreilles ensablées de ces quelques journaleux mal inspirés.
C’est ailleurs que sa renommée va se forger. Chez les pros, les vrais. Keith Richards tombe amoureux de l’album et Van Halen en fait son Best AC/DC Album ever. Et en écoutant le disque on comprend mieux ce qui a pu séduire les oreilles expérimentées de Sir Keith. Car ce qui suinte par tous les pores de ce Hard-Rock que Assedèce maîtrise – maintenant – à la perfection: C’est le Blues.
C’est le Blues qui dégouline de la gratte d’Angus Young. Un Blues âpre, rugueux et éraillé comme la voix de Bon. C’est le Blues que l’on découvre sous les apparats bruyants du Hard-Rock, qui s’insinue dans le brouhaha Rock et vient donner la pulsation ancestrale de ces champs de coton maudits.
Down Payment Blues dès la deuxième piste du skeud vient annoncer la couleur avec ce Blues-Rock rêche et ultra-saturé. Gimme a Bullet ou encore Gone shootin’ viennent teinter de bleu cet album électrisant. Un bleu foncé, profond. Un terrain de jeu construit à la taille de son génial guitariste où l’ami Angus va pouvoir laisser parler sa fibre Bluesy en enchaînant des solos de plus en plus libres, de plus en plus incontrôlables mais parfaitement maîtrisés.

Le Rock, le vrai, le dur, n’est pas en reste sur un disque qui s’équilibre finalement assez harmonieusement entre une humeur Blues carrée et sereine et un Rock couillu, gavé de testostérone et de décibels. Le bijou Rock Riff Raff, la splendide et dangereusement lascive Sin City ou encore le Boogie survitaminé Kick in the Teeth qui vient clore l’album finissent de polir les angles d’un Hard Rock qui semble t-il n’a jamais été aussi pur. Où le mélange de ce Blues surpuissant et de Rock sauvage donne ce Powerage un peu méprisé mais essentiel dans la construction du son AC/DC et de sa structure musicale Hard Blues.

Powerage, enserré, étouffé par les deux morceaux de bravoure du groupe n’a pourtant rien à envier à ces deux mètres-étalon. Bien au contraire c’est le liant fondamental de cette trilogie essentielle dans l’histoire du Hard Rock. Le passage d’un Hard Rock sauvage et brutal, déchainé, au cadre encore instable à un Rock plus maîtrisé en perpétuel équilibre sur les différents genres qu’il investit. Powerage sorti de la rage sursaturé de Let There Be Rock mènera au Rock d’orfèvre à l’équilibre parfait d’Highway to Hell.

Enfanté dans le bruit et la fureur, il engendrera la maîtrise et la pleine possession de ses moyens. Essentiel.

Renaud ZBN

AC/DC – Powerage est sorti le 5 mai 1978 sur le label Atlantic

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