Lido Pimienta – Miss Colombia : hybride, spectaculaire et engagé

Après avoir remporté à la surprise générale – et au malheur des plus conservateurs – le prix Polaris 2017 avec son La Papessa, Lido Pimienta réaffirme son talent avec un nouvel album courageux et flamboyant.

Lido Pimienta
Lido Pimienta © Daniella Murillo

Il y a des albums – et des artistes –  au sujet desquels on peine à trouver des choses à dire. Ce n’est pas le cas de Lido Pimienta et de son album Miss Colombia sorti sur le label ANTI-.
Par où commencer ? Les mélodies de voix, magnifiques, directes, qui transpercent le cœur ? Les textes, d’une efficacité prophétique et d’une sincérité bouleversante ? Les arrangements à la fois discrets et complexes, mélange d’électronique, d’instruments à vents et de percussions, qui ne sont jamais laissés au hasard et créent pour chaque chanson une identité sonore unique ? Cela suffirait à en faire un excellent album. Mais sa pierre angulaire c’est l’engagement, à la fois personnel et politique, de l’artiste. Elle le dit elle même : « en tant que féministe, lesbienne, afro-amérindienne immigrée au Canada, rien qu’affirmer son identité relève de l’acte de résistance ». Or cette affirmation irradie l’oeuvre dans son intégralité.

Lido Pimienta - Miss ColombiaLe titre d’abord, en référence à une erreur commise par le présentateur de Miss Univers en 2015 qui avait couronné Miss Colombie au lieu de Miss Philippine, acte jugé par beaucoup comme révélateur d’un racisme omniprésent dans ce genre de cérémonie. Avec ce titre, non seulement Lido Pimienta s’approprie le trophée mais l’impose également à son pays, elle même à qui on a fait comprendre lorsqu’elle était toute jeune que son physique ne lui permettrait pas d’être une reine de beauté. Double ironie donc, et puissant message à son pays d’origine ainsi qu’à la société en général.

Vient ensuite la musique, et les paroles. Certes l’artiste a l’envergure de pop stars telles que Rosalia ou M.I.A., mais sa musique – la cumbia – et sa langue restent celles de son pays d’origine. Dans cette langue, elle parle beaucoup d’amour, mais surtout pour régler ses comptes et affirmer son identité de femme forte, qui ne veut pas – plus – se laisser faire. L’émotion est palpable, et les paroles sont d’une force et d’une simplicité éclatante. Lido Pimienta ne fait pas que chanter, elle nous prend à parti. Sa voix, au delà de sa technicité déjà impressionnante, est limpide et sans manières. Elle nous regarde dans les yeux, volontaire, sans faux semblants. Les mots, d’une simplicité et une crudité déconcertante, transmettent avec une clarté quasi-miraculeuse son message.

Aux deux tiers de l’album arrive un monologue de plus de 2 minutes, suivi d’un morceau de 6 minutes environ de musique afro-colombienne, enregistré avec le groupe Sexteto Tabalà. Au total plus de 8 minutes qui seront sans doute assez déstabilisantes pour beaucoup d’auditeurs, et ce au beau milieu d’un album autrement très pop. Le message est clair : voilà ce que je suis, que ça vous plaise ou non.

« mama want me to marry (…) me to the boy [with the blue eyes] / to improve our race / and leave that nappy hair behind »

Si vous n’aviez pas compris le message, le morceau suivant enfonce le clou avec violence. La chanteuse se remet dans sa peau d’enfant et nous parle de ses cheveux « afro », une « croix qu’elle doit porter ». La chanson finit sur « maman veut que je me marie au petit garçon blond, pour que notre race s’améliore, et laisser derrière nous nos cheveux frisés ». Une claque.

L’avant dernière piste est une ode festive à la résistance, un tacle au gouvernement de son pays qui sonne comme une note grave mais optimiste avant le morceau de fin, version ré-arrangée de Para Transcribir, qui ouvrait l’album. Un ultime choix artistique audacieux, comme si l’artiste voulait nous répéter une dernière fois : « Je fais ce que je veux ». En l’occurrence, un grand album.

Adrien Allègre

Lido Pimienta – Miss Colombia
Label : Anti/Epitaph
Date de sortie : 17 avril 2020