L’Attentat : l’adaptation en BD d’un chef-d’œuvre de la littérature néerlandaise

L’Attentat, adaptation en BD d’un livre immense, s’avère aussi passionnant que difficile. De quoi soulever à nouveau la question récurrente de la relecture d’œuvres littéraires en BD…

L Attentat Hulsing
Copyright La Boîte à Bulles

La transcription en BD d’œuvres littéraires est un sport pratiqué avec plus ou moins de succès depuis pas mal de temps, et que l’on peut finalement comparer à l’adaptation cinématographique. D’une manière générale, pour qu’elle se justifie pleinement – puisque, si l’on est d’humeur taquine, on peut aisément rétorquer aux dessinateurs se lançant dans l’aventure qu’ils ne font après tout que produire un autre livre à partir du même texte… – doit offrir une approche graphique enrichissant le texte original. Ce fut par exemple le cas l’année dernière avec le très beau et audacieux Karoo de Bézian, mais on sera plus circonspect en refermant l’Attentat de Milan Hulsing

L Attentat HulsingC’est que le livre réinterprété ici est une œuvre célèbre, classique presque, de l’un des plus grands auteurs néerlandais, Harry Mulisch, et qui fut déjà adapté au cinéma en 1986 par Fons Rademamakers (De aanslag / L’Assaut, film un peu oublié qui reçut pourtant l’Oscar du meilleur film étranger !). Et l’histoire d’Anton Steenwijk, dont la vie bascula une nuit de 1945 quand sa famille fut exécutée par les nazis suite à l’exécution d’un collaborateur perpétré devant sa maison, constitue un sujet extraordinaire, mêlant thriller policier – Anton recherchera toute sa vie à comprendre ce qui s’est effectivement passé cette nuit-là pour pouvoir faire son deuil – et réflexion politique, et morale, sur la résistance à l’oppression, sa justification et ses limites éventuelles.

On a presque envie de dire, même si on sait qu’on exagère, que ce scénario est tellement bon qu’il est impossible de la gâcher… Et de fait, la lecture de la version de Hulsing s’avère passionnante : il est difficile de reposer la BD sans avoir eu le fin mot de l’histoire, et il est encore plus difficile de ne pas être profondément troublé par les réflexions qu’il provoque, en questionnant profondément les vieilles notions de Bien et de Mal, sans pour autant dédouaner les Nazis et leurs complices de leur entière responsabilité dans les horreurs commises dans toute l’Europe. A ce titre, cette adaptation est totalement justifiée, en espérant qu’elle familiarisera un public nouveau avec les livres de Mulisch.

Si l’on se sent néanmoins réticents à célébrer cette BD, c’est que l’extraordinaire beauté des images créées par Hulsing, le travail magnifique des couleurs qui traduisent la riche palette d’émotions du récit de Mulisch ont un prix, qui est la simple lisibilité : nombreuses sont les scènes qui sont quasiment incompréhensibles lors d’une lecture trop rapide, et qui nécessitent qu’on y revienne plusieurs fois pour en extraire le sens. Que cela soit du fait des tons excessivement sombres qui noient les traits, à cause de dessins parfois trop simplifiés pour que les mouvements des personnages soient compréhensibles, ou encore d’ellipses dans la représentation de certaines scènes, toujours est-il que lire l’Attentat s’avère régulièrement laborieux…

Il semble que la veuve de Mulisch ait validé le travail graphique de Hulsing (« Si Harry avait pu dessiner, il l’aurait fait exactement de cette façon », aurait-elle affirmé…), et on comprend bien que le pari – courageux – du dessinateur a été de transcrire le flou de la mémoire, la non-décidabilité de certaines situations, la complexité des émotions via une sorte d’illisibilité de ses images. Il reste que l’on se serait largement passé de la petite épreuve que représente la lecture de cette nouvelle version d’une histoire aussi exceptionnelle…

Eric Debarnot

L’Attentat
Scénario : Harry Mulisch
Dessin et couleurs : Milan Hulsing
Éditeur : la Boîte à Bulles
176 pages – 22 €
Parution : 19 août 2020

L’Attentat – extrait :

L Attentat Hulsing
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