« Tupinilândia » de Samir Machado de Machado : un roman imparable sur les dérives des sociétés modernes

Entre Walt Disney et Jeremy Bentham, Tupinilândia est une fresque brésilo-hollywodienne trépidante et flamboyante qui nous raconte l’histoire et la faillite d’un parc d’attraction où la surveillance est totale et permanente, soit l’archétype de la société moderne.

Samir Machado de Machado © Tadeu Vilani
© Tadeu Vilani

Tupinilândia

Un parc d’attraction, des hôtels de luxe, des restaurants, des pâtisseries, Walt Disney (en vrai), des dinosaures (mécaniques mais parfaitement imités), un (vrai) lamantin et des loutres (carnivores), un lac artificiel, des fascistes et des anti-fascistes, un métro aérien, Donald et Mickey, des hommes politiques corrompus, des sodas de noix de cajou et des sorbets au bacuri et des brigadeiros, des mauvais (et de bons) militaires, des prises d’otage, des hélicoptères qui s’écrasent, des cascadeurs, une meute de chiens féroces, New Order et de la musique des années 1980, des archéologues, une dictature militaire et une transition démocratique, la jungle Amazonienne … il y a tout ça et plus encore dans Tupinilândia, le quatrième des cinq romans que Samir Machado de Machado a écrits.

TupinilândiaL’enfer, pavé de bonnes intentions

Tupinilândia est l’histoire d’une ville, d’une idée, d’une folie, de LA folie humaine. L’histoire d’un échec qui est aussi et heureusement une réussite. Tupinilândia est l’histoire d’une famille qui réussit grâce à la corruption – les Flynguer – que ce soit en démocratie ou sous les militaires. Tupinilândia c’est un peu l’histoire d’un pays – le Brésil – mais aussi celle du 20ème siècle – entre dictatures militaires sanguinaires et transitions démocratiques pas toujours abouties, partagé entre désir de modernité et envie de passé, partagé entre envie de conserver le passé mais aussi de regarder vers la ligne bleue du futur. Tupinilândia c’est aussi l’histoire de l’homme – de celui veut le mal et fait le mal et de celui qui veut le bien mais fait le mal aussi. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

João Amadeus Flynguer, entre Walt Disney et Henry Ford

Ici, les bonnes intentions sont celles de João Amadeus Flynguer, un richissime dirigeant d’une entreprise de BTP, un patron humaniste – il tient à assister à l’enterrement de chacun de ses employés qui meurt sur un des chantiers de son entreprise –, un anti-fasciste convaincu – il a combattu pendant la seconde guerre mondiale contre les forces de l’axe – et … un admirateur de Walt Disney – qui fait donc une apparition au début du roman – et de ses parcs à thèmes.  Flynguer décide d’achever ce que Walt Disney avait commencé avec Disney World à Orlando mais qui n’a jamais été terminé – Disney mourant avant que le parc d’attraction devienne la ville autonome et autosuffisante dont il avait rêvé. Lui, João Amadeus Flynguer ira jusqu’au bout. Ce sera Tupinilândia. Et pour réaliser ce rêve, pour donner corps à cette vision, il choisit le nord du Brésil, la jungle Amazonienne, l’état du Pará. Le Pará, l’état dans lequel Henry Ford a fait construire Fordlândia dans les années 1930. Fordlândia, une ville nouvelle au milieu de nulle part destinée à récolter directement le caoutchouc à la source et ne plus avoir à dépendre des Anglais et des Hollandais. Fordlândia, une ville entière importée des USA, gérée et dirigée à l’américaine et, surtout, avec des méthodes fordistes pas très adaptées à la culture brésilienne. Une erreur de perspective qui a condamné le projet mais que João Amadeus Flynguer évitera. Sa Tupinilândia sera l’anti-Fordlândia. Une ville entièrement dédiée à la culture brésilienne. Une ville permettant aux visiteurs de faire l’expérience totale du Brésil. Y compris des horreurs de la dictature militaire. Car Flynguer – en anti-fasciste qu’il est – veut aussi montrer à ses concitoyens ce qu’a été la violence des militaires. Il veut aider son pays dans la transition démocratique. Il y aura donc aussi un musée des horreurs. Une sorte de musée Grévin des tortures perpétrées par la dictature militaire, présentant des reconstitutions de scènes parfaitement réalistes que les visiteurs pourront donc admirer en famille, entre deux attractions festives et joueuses, une glace au bacuri ou un soda à la noix de cajou à la main. Il ne s’agit pas que d’amuser le public. Il faut l’éduquer. Et Flynguer sait ce qu’il faut faire pour ça.

Impossible d’en dire plus sur l’histoire sauf à gâcher les deux retournements de situation majeurs, et relativement imprévisibles, qui marquent le roman – un conseil : ne lisez pas la quatrième de couverture qui a la mauvaise idée de raconter un tournant assez inattendu que prend l’histoire après 250 pages … – mais on peut quand même dire que rien ne marchera comme prévu, et certainement pas comment Flynguer l’avait envisagé. Mais cela ne pouvait en être autrement. Et, à bien y réfléchir, ce n’est pas plus mal.

Tupinilândia, panoptique du 20ème siècle

Samir Machado de Machado nous offre un roman d’aventures foisonnant, flamboyant et trépidant. Un peu plus de 500 pages, environ 80 chapitres, assez courts et intenses, écrits d’un style assez sobre mais diablement efficace. Samir Machado de Machado enchaîne avec une parfaite maîtrise les scènes d’action rocambolesques, qu’il mêle habilement à des scènes plus intimistes – dont certaines sont assez croquignolettes aussi. Un divertissement en quadrichromie. Un page turner. Une fresque brésilo-hollywoodienne – Tupinilândia est écrit comme un scénario de film quasiment prêt à être tourné – qui lorgne avec un grand sourire et sans vergogne du côté de Michael Crichton ou peut-être Steven Spielberg, vers Jurassic Park et Indiana Jones. Mais aussi vers Jeremy Bentham et de son Panoptique ! Pour preuve : une grande partie de l’histoire se passe dans la tour centrale du “centre civique” – un centre civique dans un parc d’attraction ? – la même tour centrale autour de laquelle le Panoptique Benthamien est construit. Une tour centrale qui donne à celui qui contrôle Tupinilândia, comme au surveillant Benthamien, un pouvoir total et totalitaire. Voilà le vrai sujet de Tupinilândia, avant la nostalgie et le rapport au passé, le Brésil et la dictature militaire – comme cela a été souligné ici et là – : les sociétés modernes – dont Tupinilândia est l’archétype – sont construites sur deux piliers, jeu et amusement, d’un côté, surveillance totale et permanente, de l’autre. Surveiller et divertir ! sont les deux objectifs de tous les dirigeants, qu’ils soient bien ou mal intentionnés, démocrates ou dictateurs. Divertir, plutôt que punir comme le disait Foucault.

Alain Marciano

Tupinilândia
Roman brésilien de Samir Machado de Machado
Traduction :  Hubert Tézenas
Editeur : Métaillé
336 pages – 23,00 €
Date de parution : 15 Octobre 202