Richard Russo – “Et m**** !” : étron, étron, petit patapon

Dans ce court texte, l’écrivain Richard Russo, signe un récit caustique et teinté d’humour noir pour parler de l’Amérique et de ces Américains confrontés au vieillissement et aux transformations de la société.

Richard Russo
© SAMUEL KIRSZENBAUM/DR

Richard Russo est l’un des plus grands romanciers américains qui a été adapté au cinéma et en série, une pointure qui a reçu le Pulitzer en 2002 avec Le Déclin de l’empire Whiting.

Il est toujours un peu délicat de lire ce genre de compilations, puisque les moins bonnes gâchent l’appréciation des meilleures. Alors, et tant pis pour le papier, quand des éditeurs proposent des collections où les livres ne sont composés que d’une seule nouvelle, et une bonne, il faut les saluer. Le Passager clandestin fait un excellent travail avec Dyschronique et ses pépites d’anticipation, tandis que les éditions La Table ronde et sa récente collection la nonpareille est à surveiller.

Aux côtés d’Emma Cline ou de Sylvia Plath, Richard Russo alimente le catalogue, avec cette nouvelle au résumé bien accrocheur mais trompeur. Le titre et la mouche en couverture le suggèrent, il sera bien question de caca.

et merde - richard russoCar c’est bien ce que trouvent David et Ellie, un couple d’universitaires à la retraite, dans leur jacuzzi, un étron humain, qui flotte, l’air de rien. Et il y en aura d’autres, comme nous le narre David.

Avec une telle idée, le lecteur souhaiterait aborder la question, déterminer qui est le responsable et peut-être s’amuser de ces étranges déjections dans le jacuzzi d’innocents retraités. Mais Richard Russo est bien plus malin, et tout ne tourne pas autour, c’est la dissolution d’une époque que vivent nos deux personnages.

Le contexte n’est pas anodin, c’est celui qui suit l’élection de Donald Trump, l’incompréhension règne mais aussi la crainte de ce qui va arriver du pays. Le portrait  de cette Amérique qui change n’est pas rassuré. C’est aussi une piste possible sur les raisons d’un tel harcèlement fécal, le couple a voté pour Hillary, et une pancarte a vanté la candidate sur la pelouse. David et Ellie ainsi que leurs amis s’interrogent, et oui, cela ne sent pas bon.

Ce cercle d’amis est important, mais il est devenu plus distant, plus sensible aussi à certains détails politiques, tels que l’élection de Trump. L’amitié est toujours là, les rassemblements sont joyeux, mais l’éloignement est bien présent, glissé avec une épatante justesse par l’auteur. Le fait que leurs amis les plus proches aient déménagés est d’ailleurs vécu comme une petite trahison, doucement douloureuse. La première crotte apparaîtra après un repas ensemble, encore une piste.

Mais s’il y a bien un endroit où il est difficile de soupçonner le poseur d’étrons , c’est celui du foyer. Ellie est fatiguée, de plus en plus dévastée, parfois agressive. Elle veut quitter cet endroit, se rapprocher des enfants. David est plus insouciant, plus détaché, mais malgré tout touché par ces événements. Mais l’événement le plus important, celui qui arrivera, il ne le verra pas.

Parfois plus allusif, parfois plus descriptif, Richard Russo sait dresser l’atmosphère de son ouvrage, à la fois mélancolique des bons moments passés et inquiet de ce monde qui change, de cette Amérique et de ces Américains confrontés aux bouleversements de l’âge qui passe mais aussi des transformations de la société. L’étron est un jeu pour l’auteur, un ustensile d’humour noir qui centralise l’attention alors qu’autour de lui il se déroule bien plus.

Damien Walther

Et m*** !
Nouvelle de Richard Russo
Traduction (Anglais) : Jean Esch
Editeur : La Table ronde / Collection La nonpareille
64 pages – 7€ / 6,99€

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