“Presqu’îles”, les nouvelles acides Yan Lespoux avec un délicieux art de la chute

Une nouvelle collection commence chez Agullo : Agullo Court avec en première parution des nouvelles signées de Yan Lespoux. Près de deux cents pages mordantes, cruelles, parfois furieusement drôles et touchantes.

Yan-Lespoux.

Ça pourrait être vous, ça pourrait être moi, votre père, votre frère, votre fils, votre mère ou votre soeur. Ce « il » indéfini, ce « elle » énigmatique que Yan Lespoux utilise au début de ses nouvelles d’une page, de deux, parfois de cinq ou six, maximum de quinze pages. Ces « il, elle », cet anonyme, ces anonymes font ses histoires. Parfois un prénom vient troubler ce manque de repère mais le récit se termine tellement vite qu’on n’a pas tellement le temps de s’identifier à lui, à elle. Histoires de chasse, histoire de surnom, de cambriolage ou de coin à champignon. Histoires parfois franchement drôles parfois extrêmement violentes voire tragiques, elles arrivent à nous transporter dans un univers clairement identifié : les landes du Médoc. On est de là-bas de père en fils ou fille et si l’on y vit depuis quarante ans en venant d’ailleurs, on reste à jamais le bordelais ou le toulousain et dans les voix des gens du coin, cela sonne souvent comme une insulte. On aura beau tout faire, on n’appartiendra jamais vraiment à ces lieux. Autant dire qu’ils sont particulièrement inhospitaliers donc. Pourtant, à travers les mots de Yan Lespoux, on aurait presque envie d’aller y faire un tour. Tout est dans le presque. Pas fou non plus.

Presqu'îles Yan LespouxAu fil de la lecture, on en vient à se demander si nous aussi, on ne connaît pas gens comme ceux qui peuplent ces nouvelles. Des gens marqués et implantés dans un paysage toujours le même mais qui au lieu de dire toulousain ou bordelais diraient grenoblois ou lyonnais eux aussi comme une insulte qui claquerait.
Vous donneriez, vous, votre coin à champignon à un gars qui n’est pas de chez vous, fusse-t-il votre meilleur ami depuis des années ?

C’est en cela que les nouvelles de Yan Lespoux, très marquées territorialement, arrivent à devenir presque universelles. La solitude, la jalousie, les chasses gardées, la haine, l’alcoolisme, la chasse. L’amour aussi. Celui qui vous pousse à tuer le chien de votre femme quand celle-ci vous annonce qu’elle va partir. Cette dureté en chacun de nous, souvent refoulée, ici s’exprime à plein. Mais une fois le chien tué, c’est finalement plus difficile que prévu, la joie de faire mal disparaît et laisse place à d’autres sentiments, de ceux qu’on n’arrivera jamais à partager.

L’ambivalence fait partie intégrante de Presqu’îles. La galerie des personnages, tous en souffrance, tous à la recherche de quelque chose, émeut souvent, fait rire ou glace d’effroi.

Il faut un sacré talent pour accroche son lecteur à une histoire de deux pages, une précision et un choix des mots particulier. Aussi une chute qui tombe comme un couperet !

Sébastien Rivoire

Presque’îles
Recueil de nouvelles de Yan Lespoux
Éditeur : Agullo / collection : Agullo Court
185 pages – 11,90 euros
Date de parution : 21 janvier 2021