Jake Bugg – Saturday Night, Sunday Morning : la maîtrise de la pop anglaise classique

Eh oui, en une année 2021 où les derniers échos d’une pop music britannique populaire semblent lointains, on a envie de défendre bec et ongles le nouveau Jake Bugg, qui voit notre ancien folkeux décidé à assurer à lui tout seul la renaissance d’une Brit Pop bien oubliée.

Jake Bugg
Photo : Jack Bridgeland

Quelqu’un se souvient-il encore de l’apparition de Jake Bugg en 2012, alors qu’il avait à peine 18 ans ? Un premier album porté aux nues par la critique anglaise – comme elle porte aux nues tant de jeunes artistes ou groupes pour mieux les oublier, voire les détruire systématiquement ensuite, et un succès populaire et critique remarquable… et quand même, nous fumes quelques-uns à le souligner, disproportionné par rapport à ce que Jake proposait, c’est-à-dire une réinterprétation assez consciencieuse d’un folk classique, largement américain – pas trop près de ses racines quand même, plutôt du côté de Don McLean, voire même de Donovan en poussant un peu -, ce qui était quand même inhabituel pour un jeune Anglais. L’histoire devient notablement plus intéressante à l’album suivant quand Rick Rubin entre en scène, et améliore sensiblement le travail de Jake sur Shangri-La, un second album bien plus électrique. Et puis, peu à peu, sans doute inévitablement, l’intérêt général envers Jake Bugg s’affaiblit.

Saturday_Night_Sunday_MorningLa sortie en 2020 de deux singles accrocheurs, All I Need (presque irrésistible, admettons-le de bonne grâce) et Rabbit Hole (assez proche de ce que faisaient Arctic Monkeys à leurs débuts, et visiblement taillé pour la scène avec ses montées en puissance), montrait un Jake Bugg qui semblait désormais cibler un public traditionnel « pop anglaise », il est vrai largement abandonné par les groupes contemporains. La sortie du cinquième album, Saturday Night, Sunday Morning était donc attendue à couteaux tirés par une critique bien déterminée à traiter Jake de « vendu », et les premiers retours ont été assez négatifs : trop commercial, manquant d’authenticité, brouillon, manquant de fun et d’énergie, c’est une véritable volée de bois vert qui a accueilli l’album. Et sans surprise, quelques écoutes attentives de Saturday Night, Sunday Morning confirment les préjugés – voire la semi-surdité – des détracteurs de l’ancien golden boy du Nottinghamshire : osons affirmer ici sans honte que ce cinquième album est le plus satisfaisant à date de Jake Bugg !

Si l’on ne trouve pas d’autre chanson ici de la classe de All I Need, à part peut-être un Lost qui s’inscrit directement dans notre cortex dès la première écoute, la quasi-intégralité des morceaux de l’album sont impeccables. Ils nous offrent sans complexe un panel de styles différents, balayant avec une vraie élégance une multitude de formes de la chanson « rock » ou « pop » populaire. Le genre de musique ravissante qu’on faisait au siècle dernier, ou à la limite au début de celui-ci, diront les hargneux… Et oui, pourquoi pas ? Puisque depuis l’effondrement de Razorlight, le passage de Two Door Cinema Club (auxquels on pense parfois ici, par exemple sur About Last Night qui n’aurait pas déparé sur le Gameshow des Nord-Irlandais) à l’électro eighties, le virage « américano-sérieux » des Arctic Monkeys, plus personne ne semble vouloir s’y coller, eh bien ce sera donc l’ami Jake qui relèvera le défi, et avec un brio qu’on ne lui soupçonnait pas !

Downtown est un très joli moment d’émotion – avec piano et cordes, bien entendu – porté par l’alto impeccable de Jake. Lonely Hours est de la pure pop anglaise, toute guitares électriques dehors, cavalcade et refrain emballant compris dans le prix, comme on aimerait en entendre plus souvent. Maybe It’s Today est une chanson d’amour au lyrisme joliment contenu qu’on a immédiatement envie de chanter dans l’oreille de notre bien-aimé / bien-aimée : « I’ll be there where you go / And you’d always know that I love you the most » (Je serai là où tu iras / Et tu sauras toujours que je suis celui qui t’aime le plus), ce genre de truc sucré… Screaming est le seul moment où Jake enlève les gants de velours et va combattre sur le terrain abandonné par l’ancienne garde de la Brit Pop… et permet de confirmer que la voix toujours juvénile de Bugg (qui a 27 ans maintenant) continue à faire écho à celle d’Alex Turner. De la veine folk des origines, ne subsistent ici que l’assez traditionnel – et donc un peu déplacé ici – Kiss Like the Sun et la conclusion très « donmcleanesque » de Hold Tight.

Oui, même s’il est clairement décalé par rapport aux attentes de 90% du public contemporain, Saturday Night, Sunday Morning est une sorte de triomphe de la versatilité musicale et une impeccable démonstration de sa maîtrise de la « pop classique ». Alors, si les snobs et les branchés méprisent bruyamment une telle évidence mélodique, nous ne nous ferons pas, quant à nous, prier pour écouter, encore et encore, le nouveau Jake Bugg.

Eric Debarnot

Jake Bugg – Saturday Night, Sunday Morning
Label : RCA Records Label
Date de parution : 20 août 2021

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