[Interview] Tim Linghaus (1ere partie) : “je n’avais pas conscience que le mur de Berlin existait”

Le piano a cette singularité qu’il peut entrer en dialogue avec notre passé et nos souvenirs, le pianiste allemand Tim Linghaus l’a bien compris, lui qui continue d’explorer un travail de restauration mémorielle à travers sa musique. Après un passage vers une Pop à la James Blake le temps de deux albums, il revient à ses fondamentaux avec ce second volet de Memory Sketches.

®Tim Linghaus

Comment, à partir d’une matière éminemment personnelle peut-on atteindre une forme d’universalité, une empathie ultime qui ne s’encombre pas des langues et des frontières ? C’est autant de questions auxquelles s’est confronté le pianiste allemand Tim Linghaus au moment d’amorcer à nouveau son travail sur ses souvenirs familiaux dans la collection Memory Sketches. C’est un homme modeste que l’on sent en doute perpétuel, en quête de légitimité que nous avons rencontré, un être aussi délicat et sensible que sa musique est limpide et nécessaire.

Tim Linghaus, vous revenez avec votre quatrième album, Memory Sketches II. Si je décris votre musique comme ceci, le comprenez-vous et vous y reconnaissez-vous ? Je trouve qu’il y a dans votre musique un processus de réparation de la mémoire et des moments vécus, quelque chose d’à la fois thérapeutique pour le créateur comme pour l’auditeur ?

Tim Linghaus : Je suis d’accord à 100% me concernant, pour l’auditeur, cela dépend de celui qui écoute. J’ai reçu des messages de personnes par le passé concernant les premiers opus de Memory Sketches qui retrouvaient un peu de leurs souvenirs d’enfance dans mes illustrations musicales, quelque chose d’un peu nostalgique. Il pouvait y avoir quelque chose d’un peu thérapeutique pour certains d’entre eux mais pas pour tous. Je crois que pour atteindre cette phase thérapeutique dans la musique, il faut avoir du temps et être ouvert à cette expérience. Ce n’est pas une situation facile à appréhender qui doit trouver sa place dans notre quotidien, ce n’est pas toujours facile de l’inscrire dans notre temps.

Votre musique est essentiellement instrumentale. Comment construit-on la narration d’une histoire dans ce contexte ? Fait-on appel à la seule émotion ?

Tim Linghaus : Je crois en effet que l’émotion est une bonne passerelle mais pour constituer ma narration, je m’appuie tout d’abord sur les titres que je donne aux morceaux. Ces titres peuvent être perçues comme des limites, comme un résumé ou le resserrement d’un regard mais je les vois plus comme des clés possibles pour comprendre l’histoire. J’aurai pu simplement les numéroter ou les nommer ainsi, Heure Une, Heure Deux ou Jour Un, Jour Deux, cela aurait peut-être bien fonctionné mais j’ai préféré mettre du sens dans cet ensemble et montrer par un titre clair ce que je voyais dans chaque morceau.

Comme votre histoire personnelle est importante pour mieux comprendre votre musique, revenons un peu sur votre enfance. Vous êtes né au début des années 80 en Allemagne de L’Est. C’était comment de grandir dans cette période de l’avant-chute du Mur De Berlin ?

Tim Linghaus : C’est une question assez complexe. Je pourrai vous parler de tant de choses concernant cette période. J’ai eu une enfance assez tranquille où la politique n’avait aucune place comme pour n’importe quel enfant. Mes souvenirs sont flous de cette période car j’étais tout petit, je dirai que la principale différence, c’est que je n’avais pas tous ces jouets que les autres enfants de ma génération avaient en dehors du bloc soviétique. Cela ne m’a pas empêché d’avoir une enfance assez riche, je crois bien, je n’ai pas le souvenir d’avoir manqué de quoique ce soit durant mon enfance.

Aviez-vous le sentiment de vivre dans un monde plus restreint et quel regard portiez-vous gamin sur l’Europe et l’Allemagne de L’Ouest ?

 Tim Linghaus : Je n’ai jamais eu le sentiment de vivre dans un monde plus restreint, je n’avais pas conscience que le mur de Berlin existait et qu’il y avait une telle séparation entre la RDA et la RFA. Bien sûr, l’enfance n’est pas un âge où l’on pense en termes politiques, on n’a que faire de l’Europe et de l’Allemagne de l’ouest. On recevait parfois des cadeaux provenant de membres de notre famille vivant en Allemagne de l’ouest, il y avait quelque chose d’exotique dans ces objets que nous recevions mais jamais je ne me suis dit à l’époque « pourquoi ne peut-on pas acheter les mêmes objets dans mon propre pays ? ». J’étais à un âge où je n’avais pas encore cette conscience des choses. Cela m’est venu en vieillissant et puis comment voulez-vous avoir un point de comparaison quand vous ne connaissez que l’environnement dans lequel vous vivez ?

En écoutant votre musique qui va chercher dans votre passé, j’ai cet étrange sentiment d’écouter la musique d’un artiste un peu déraciné. Le pays dans lequel vous avez grandi n’existe plus aujourd’hui. Travailler votre mémoire comme vous le faîtes dans votre musique c’est réparer cela aussi ?

Tim Linghaus : C’est une question intéressante mais difficile également. Je dirai que ce n’est pas moi qui a quitté mon pays mais mon pays qui m’a quitté, ce qui est une situation pour le moins singulière. J’avais sept ou huit ans quand le mur de Berlin est tombé mais je me reconnais dans cette notion de déracinement car quelque chose qui fait pleinement partie intégrante de la constitution de mon identité a disparu, mon pays et ce n’est pas rien. La réunification des deux Allemagne a été un processus douloureux, cela reste encore compliqué aujourd’hui. On a toujours des clichés, des a priori qu’il faut nous apprendre à dépasser entre les deux populations que la chute du mur de Berlin a réunies à nouveau. Peut-être que la musique peut faciliter cette réflexion que l’ensemble du pays doit avoir sur son passé. Me concernant, ce travail sur la mémoire me permet de revenir dans ce pays disparu que j’ai sans doute idéalisé quand j’étais enfant avec toute la naïveté propre à cet âge-là, toutes ces défaillances que je n’ai pas vues. Alors, oui, je crois qu’il y a une volonté réparatrice dans ma musique mais cela reste de l’ordre de l’inconscient sur ce point précis.

Ce serait quoi le son, l’odeur ou la vision qui vous ramène immédiatement vers votre enfance ?

Tim Linghaus : Peut-être le son d’une vieille bagnole, la Trabant 601. Elle avait un son très spécifique, la plupart des voitures que l’on voyait dans les rues c’étaient ou des Lada ou des Trabant. Je n’ai pas vraiment d’odeur ou d’image particulière qui me reviennent en mémoire mais plutôt ce son d’une Trabant un peu pourrie. J’ajouterais aussi la musique des années 80 quand j’étais enfant. J’adorais A-HA et je me souviens que I’m Walking On Sunshine de  Katharina And The Waves était ma chanson préférée.

Si je vous dis RX11, cela vous évoque quelque chose ?

 Tim Linghaus : C’était la boite à rythmes de mon père, c’était une grosse machine noire de chez Yamaha avec ces touches sur lesquelles on appuyait et qui offraient pleins de possibilités et de sons différents. J’adorais jouer avec les touches pour sortir ces sons de batteries. Il avait aussi une guitare et d’autres instruments, cela a été ma voie d’entrée vers la musique. Je ne sais pas comment aurait été ma vie sans ce petit objet, ce gadget, j’imagine qu’elle aurait été très différente. Cela a eu un très grand impact sur moi, une grande source d’influence car grâce à cette boite à rythmes, j’ai commencé à écrire de la musique.

Comme nombre d’entre nous, vous avez connu votre lot de drames que vous racontez dans vos disques. Dans une critique que j’avais écrite à la sortie de Memory Sketches, je disais ceci :

 

A l’image de cet enfant qui cherche à communiquer avec son père à travers des ondes de radio, Tim Linghaus nous fait entendre la voix des morts à travers son piano aérien. L’art a cette vertu de pouvoir faire revenir à la vie des mondes et des êtres éteints. Et si l’art n’était en somme qu’un supra-souvenir ?

 

Qu’en pensez-vous ?

 Tim Linghaus : Cela va bien plus loin que l’idée originelle que je me faisais du projet et c’est marrant car souvent quand j’ai des retours des gens qui écoutent mes Memory Sketches, ils ont une plus grande réflexion que moi sur ma musique, ils y mettent quelque chose de très philosophique comme vous me le proposez à travers votre question. Ce n’était absolument pas mon intention de départ quand j’ai commencé à composer la musique de Memory Sketches, mon idée était bien plus simple, j’avais un souvenir en tête et je voulais trouver un son ou une mélodie pour l’illustrer. Par contre j’aime beaucoup cette idée que vous proposez de faire entendre la voix des morts. Memory Sketches I et II évoquent le deuil de mon père et de ma grand-mère, quand je composais ces titres, je les sentais tous les deux tout à côté de moi, cela me plait de voir que cette sensation puisse être perçue par ceux qui écoutent ma musique.

En 2016, vous avez sorti votre premier EP, Vhoir qui est considéré comme une œuvre néo-classique. Qu’est ce qu’être néo-classique pour vous ? Serait-ce quelque part tenter de fusionner les codes de la Pop avec ceux de la musique classique ?

 Tim Linghaus : Peut-être mais pour être sincère avec vous, je ne me suis jamais beaucoup intéressé aux genres et aux écoles musicales. A vrai dire, je ne sais pas trop ce qu’est le Néo-Classique et encore moins où se situent les barrières entre Classique et néo-classique. Tout cela me paraît assez confus. Je crois que Vhoir évoluait plus dans le registre de l’Ambient mais je ne sais pas trop non plus ce qu’est l’Ambient, la musique n’est pas un art figé. Par néo-classique, entend-on un artiste qui sort un album de piano solo ? Je ne sais pas vraiment. Je crois qu’il n’y a pas une école néo-classique mais de multiples. Prenez un artiste comme Nils Frahm, il est capable de jouer dans des registres très différents qui peuvent aussi bien emprunter aux codes de la Pop qu’à l’électronique ou la musique classique. Pour ma part, j’ai une culture de musique classique assez pauvre, je n’ai jamais vraiment réussi à entrer dans cet univers. Quand j’étais gamin, on n’écoutait pas de musique classique à la maison, chez nous c’était plus la musique des Eighties mais aussi les Beatles ou encore les Rolling Stones. J’ai un rapport très complexe à la musique classique, les souvenirs de pleins de gamins de ma génération quand on me forçait à écouter cette musique à l’école. Je n’ai pas une culture de conservatoire, je n’ai pas eu de professeur particulier de piano et pour être honnête de grands compositeurs comme Rachmaninov, Chopin et bien d’autres, je ne réussis pas à entrer dans leurs univers, je ne me l’explique pas mais c’est ainsi. J’avais un professeur de musique dans mon école qui m’exprimait sa colère me concernant car il ne comprenait pas qu’en tant- que musicien je ne me passionne pas pour les travaux de ces grands compositeurs. La plupart du temps, je trouve leur musique trop dans le registre de l’intensité et de la virtuosité, trop de notes et trop de complexité. Je n’ai jamais trouvé la clé pour entrer dans ce registre de la musique. Une des raisons essentielles qui fait que je me refuse à de la virtuosité dans ma propre musique est toute simple, c’est que je ne suis pas un bon pianiste, je n’ai jamais pris la moindre leçon. Sans la moindre fausse modestie, je ne joue juste pas bien du piano. Ma musique est très simple car je ne peux pas mieux jouer, je suis limité techniquement.

 

Dès votre premier véritable album, Memory Sketches, vous vous emparez de ce rapport à la mémoire en y évoquant 20 ans de votre vie, votre enfance puis la disparition de votre père et celle de votre grand-mère. Peut-on qualifier ce disque et ceux qui ont suivi de d’albums concepts et qu’est ce qu’un album concept pour vous ?

Tim Linghaus : Oui bien sûr, ce sont des disques concepts, le concept était très simple, ranimer des souvenirs très personnels pour moi et trouver un son pour mieux les illustrer. Certaines pièces sont très courtes, moins d’une minute. Je me disais que dans ce cas, c’était suffisant pour capturer le cœur du souvenir. Chaque « chanson » sur l’album est à la recherche de ce « concept ». J’entends par concept une ligne directrice qui court de titre en titre sur tout l’album. J’essaie d’imaginer chacune des partitions de Memory Sketches comme des entités, comme un ensemble.

On sent chez vous un refus de la virtuosité et de la dimension expérimentale dans ce qu’elle peut avoir d’hermétique et d’élitiste, il y a quelque chose de très ouvert et accessible dans votre musique. Reconnaissez-vous votre musique dans ces propos ?

 Tim Linghaus : Oui je l’espère et je crois bien que oui. Je crois que c’est un processus naturel de ne pas être ou hermétique ou élitiste de par mes limitations du seul point de vue technique. Je veux écouter de la musique accueillante qui sait me recevoir et m’accompagner, dans la musique que j’écoute, il y a peut-être des disques où la musique est plus complexe, plus basée sur la virtuosité mais je crois que les musiques qui me sont chères, ce sont plutôt celles qui me disent « Viens, entre et fais comme chez toi, bienvenue » et non pas celles qui me disent « Je revendique ma complexité, il te faudra beaucoup d’analyse pour me comprendre. » Je préfère définitivement les musiques immédiatement accessibles.

A travers vos disques, vous évoquez des moments douloureux de votre existence, d’autres moins. Vous avez créé ce personnage, K qui semble être votre double. Vous fallait-il passer par ce biais pour vous sentir suffisamment serein pour revenir ainsi dans votre histoire personnelle ?

 Tim Linghaus : Peut-être (grand silence). Tout d’abord, je suis absolument d’accord sur le fait que K est bel et bien mon double. Quand j’ai commencé Memory Sketches, j’avais tout un tas d’idées pour de nouveaux projets musicaux mais c’est l’invention de ce personnage, K, qui m’a permis de faire le tri et d’aller vers cet objectif, celui de me racontrer. Je ne serai jamais totalement serein à raconter le passé de ma famille et donc le mien mais c’est vrai qu’après la sortie du premier volet de Memory Sketches et sa bonne réception critique et publique, je me suis senti soulagé comme enlevé d’un poids que je ne sentais même plus. Je suis dans le même état d’esprit en ce moment alors que Memory Sketches II est désormais derrière moi. Cela m’a permis d’apaiser mon rapport à mon histoire personnelle.

Avez-vous le sentiment de faire grandir le personnage au centre de votre discographie, ce fameux K ?

 Tim Linghaus : Pas vraiment mais à bien réfléchir, peut-être. J’aime l’idée. Entre We Were Young When You Left Home et Venus Years il y a définitivement une sorte de croissance, ou du moins de changement. We Were Young When You Left Home est plus proche du moment du divorce, alors que Venus Years est plus éloigné. C’est pour cela que Venus Years dépeint un environnement post-apocalyptique. K est plus un guerrier qu’une victime ou un spectateur sur le dernier album.

Si K, votre double enfant pouvait vous répondre après avoir écouté vos disques, que pensez-vous qu’il vous répondrait et à quoi pourrait ressembler votre échange ?

Tim Linghaus : Je suppose que nous n’aurions pas à parler beaucoup. Peut-être qu’on se prendrait dans les bras. Aussi ringard que ça puisse paraître, je pense que faire un câlin sincère à quelqu’un peut être un geste extrêmement puissant.

Propos recueillis par Greg Bod

Memory Sketches II sort le 29 octobre 2021 chez Schole Records.
Un grand merci à Matthieu Burel et Tim Linghaus.