“La vallée des fleurs” de Niviaq Korneliussen : récit de la dure vie au Groenland

Une histoire d’amour qui brûle et explose dans le pays qui a le plus fort taux de suicide au monde. Ça ne vous fait pas envie ? Ce serait une erreur. La vallée des fleurs de l’auteure groenlandaise Niviaq Korneliussen est un roman fort, juste et vrai. Non, au Groenland la nature n’est pas grandiose. Elle est oppressante. Comme la vie.

Niviaq Korneliussen
© Jørgen Chemnitz

Elle — la narratrice, l’héroïne du roman de Niviaq Korneliussen dont on ne connaîtra ni le nom ni le prénom — vit à Nuuk, la capitale du Groenland, une région qui n’est pas particulièrement hospitalière. Elle n’entretient pas de relations particulièrement chaleureuses avec sa famille. Et elle ne se sent pas très bien dans son corps. La seule chose qui la maintient au-dessus de l’eau est l’amour qu’elle vit avec sa petite amie Maliina. L’équilibre est précaire, mais c’est un équilibre malgré tout. Pourtant, elle accepte quand même partir sur le continent pour faire des études. Direction Aarhus, Danemark, dont dépend le Groenland. Le même pays. Un autre monde.

La vallée des fleurs, Niviaq Korneliussen Au-lieu de lui ouvrir des portes, ce départ et cette expérience vont l’enfermer en elle-même encore plus profondément. S’intégrer dans ce nouvel environnement est extrêmement compliqué. Suivre les cours, travailler en équipe, sortir avec les autres. Un calvaire. Il faut dire que les autres ne rendent pas les choses très faciles, bourrés de terribles préjugés envers les Groenlandais — « Comment se fait-il que tu sois aussi bonne en danois ? », « tu n’es pas d’ici, tu es du Groenland » ou « la nature n’est-elle pas follement grandiose là-haut au Groenland ? », ou encore « vous êtes vraiment malades dans vos têtes, vous autres les Groelandais ». Il faut dire aussi que son amour lui manque. Le réconfort que lui apportait leur relation n’est plus là. Les contacts qu’elles maintiennent par les réseaux sociaux et skype ne sont qu’un pis-aller qui renforce le manque. Rien ne remplace la proximité (et l’amour) physique. Elle se sent encore plus mal qu’à la maison. Elle veut rentrer. La première et dramatique opportunité sera la bonne. Mais, évidemment, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Retourner ne veut pas dire revenir à l’équilibre même imparfait atteint dans le passé. Rentrer, c’est s’enfoncer encore plus avant dans le mal-être.

Niviaq Korneliussen nous raconte ce mal être. Elle décrit ce qui est une descente aux enfers, dans la dépression ; d’ailleurs les chapitres sont numérotés de façon décroissante, de 45 à 1. Le ton est d’une justesse surprenante, déroutante, presque dérangeante. Tout ce qui arrive à la narratrice est terrible, désespérant, sombre, dramatique. Pourtant tout est naturel. Rien ne sonne faux, disproportionné, incroyable ou irréaliste. À aucun moment, le lecteur n’est tenté de fermer le livre en regrettant une exagération ridicule. Et pourtant, elle prend des décisions incroyables et réagit souvent de manière impulsive, outrancière. Pourquoi partir pour des études dont elle ne veut pas ? Et, ensuite, pourquoi ne pas s’accrocher et continuer ses études malgré les préjugés des danois envers les groenlandais (d’autres danois) ? Pourquoi dépenser des fortunes en billets d’avion pour des voyages sans espoir ? Pourquoi… pourquoi… la question ne se pose jamais. Niviaq Korneliussen rend tout nécessaire, indispensable et évident. Niviaq Korneliussen nous prend par les tripes. On la suit, et on suit la narratrice, de la première à la dernière ligne comme ce corbeau qui l’accompagne du début à la fin.

Comme dans son premier et précédent roman, Homo Sapienne, Niviaq Korneliussen nous propose un texte fort, vrai, sur la difficulté d’être, d’être soi, d’être avec les autres. Un roman sur l’existence mais aussi un roman sur la mort et, surtout sur le suicide. La vallée des fleurs est un hommage aux personnes qui se suicident dans ce territoire qui, entre 1985 et 2013, avait le taux de suicide le plus élevé au monde, 2 fois plus élevé que le 2nd dans le classement et 6 fois plus élevé qu’aux USA.

Alain Marciano

La vallée des fleurs
Roman Groenlandais de Niviaq Korneliussen
Traduit du danois par Inès Jorgensen
Éditeur : La Peuplade
384 pages – 21 euro
Parution : 20 janvier 2022