[ciné-classique] “Derrière la porte verte” : un modèle de porno chic

Une fois n’est pas coutume, coup de projecteur en trois axes sur le film Derrière la porte verte, une audacieuse pénétration au début de l’âge d’or du cinéma pornographique américain. Un véritable film de culte !

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Biographie :

« La pornographie est-elle un alibi ? » se demande le journaliste Delfeil de Ton dans son livre éponyme publié en 1975. Le 27 février 1991, cette question a t-elle traversé l’esprit de Jim Mitchell alors que les balles de son révolver calibre 22 pénètrent le corps de son frère cadet Artie et mettent ainsi un terme à sa vie tumultueuse, entre pornographie et toxicomanie. Quelques mois plus tard, lors d’un procès médiatisé qui a inauguré pour la première fois de l’histoire judiciaire américaine lors d’une procédure pénale, le recours à une reconstitution virtuelle en 3D du meurtre, le jury a dû évoquer cette interrogation avant de conclure à la condamnation de Jim, reconnu coupable pour homicide volontaire. Après trois ans de détention dans la prison d’État de San Quentin, le frère aîné retrouve la liberté en 1997 pendant 10 ans, avant que son cœur ne cesse de battre le 12 juillet 2007. Jim Mitchell rejoint son frère en étant enterré auprès de lui à Antioche, ville de leur enfance californienne. Avant de finir de manière radicale dans les ténèbres, les frères Mitchell naissent sous la lumière de la Californie (Jim le 30 novembre 1943 et Artie le 17 décembre 1945). Une adolescence heureuse et stable sous la férule d’un père joueur professionnel et d’une mère attentive. Bons camarades les populaires frères Mitchell nouent de nombreuses relations dont plusieurs perdureront en devenant des membres éminents de l’empire du porno. Avant d’être catégorisé X l’avenir de Jim aspire plutôt à s’épanouir de manière traditionnelle lors d’études en cinéma à l’Université d’État de San Francisco. Pour payer ses études, il travaille dans l’établissement « Follies » lieu de diffusion de petits films coquins qui attirent nombre de chalands férus de plaisirs solitaires en salles obscures. L’opportunité de prendre son destin en mains de manière lucrative germe dans son esprit et propose à Artie renvoyé de l’armée, de s’affranchir professionnellement en suivant cette voie culottée. Dès 1969, année érotique, les frères « main gauche et main droite » comme on les surnomme de façon évocatrice, ouvrent plusieurs théâtres comprenant une salle de cinéma et un studio pour tourner leurs propres loops (courts métrages débridés projetés en boucle au cinéma) qualifiés de médiocre par les amateurs du genre. Les autorités morales interviennent régulièrement et envoient souvent les entrepreneurs devant les tribunaux. Après deux premiers essais maladroits avec Flesh Factory et Runaway hormones tournés début 1970, les frangins dénoncent à leur tour la duplication non autorisée de leur petits films, revendiquent les droits d’auteur et obtiennent gain de cause devant la cour d’appel. Depuis les avertissements du FBI apparaissent au début des vidéos. En 1972, l’ambition d’un long métrage pornographique surprenant et chic voit le jour à travers Derrière la porte verte tourné pour 60 000 dollars et rapporte finalement plus de 20 millions de dollars. Somme d’argent exploitée pour produire d’autres réalisateurs de films X afin de surfer sur la vague. Derrière la porte verte verra une suite sous la forme d’un prequel en 1985 (où pour la première fois dans un film porno tous les hommes utilisent un préservatif), mais la qualité pitoyable du film met fin à la carrière cinématographique des deux frères. Leur histoire sert de support au film X-Rated (2000) d’Emilio Estevez, et nombre de livres relatent leurs singulières aventures chaotiques.

Contexte

Peu après la naissance du cinématographe en 1895, la représentation des corps dénudés et de la sexualité s’impriment en pellicule comme le démontre l’excellent Polisson et galipettes (2002) de Michel Reilhac, film regroupant 12 courts métrages pornographiques du début du XXe siècle, programmés dans des bordels mondains. Les années 1970 correspondent aux multiples envies d’émancipations face à une société jugée trop rigide. L’art cinématographique va être bousculé par cette aspiration libertaire et cette véritable révolution sexuelle. L’apparition de productions jugées pornographiques – car elles représentent explicitement des actes sexuels non simulés  –  prend acte de naissance conjointement à l’orée de l’année 1972, avec le célèbre Gorge Profonde de Gerard Damiano et avec l’expérimental Derrière la porte verte. Deux éloquents films qui ont contribué à l’aura du « porno chic » en dehors des amateurs du genre, car diffusés dans les salles de cinémas traditionnelles. Incontestablement Derrière la porte verte s’avère une réussite emblématique de la naissance du cinéma pornographique.

Désir de voir

« La pornographie c’est l’érotisme des autres. » suggère l’écrivain André Breton. Cette maxime suggestive introduit avec acuité la perception de la pornographie des frères Mitchell illustré dans le représentatif Derrière la porte verte.  1972, Jim et Artie Mitchell inspirés par une nouvelle lue sous le manteau entreprenne le tournage de Derrière la porte verte en 35mm avec l’ambition de faire un film pornographique d’auteur. Mais que se cache t-il donc au-delà de cette fameuse porte, pour que ce long métrage soit devenu si prégnant de l’esprit new age et érotique de l’époque 70’s ? Patience, pour l’instant deux chauffeurs routiers mal filmés prennent le café dans un « diner » de bord de route et évoque lors d’une conversation de comptoir une histoire de kidnapping (les ravisseurs sont interprétés par les frangins Mitchell) d’une femme riche dans une demeure aux activités lubriques. La jeune femme est accueillie par une hôtesse qui prône que « l’énergie du bien-être monte des pieds » avant que ses mains viennent vagabonder de manière très caressante tout le corps de la victime. Un cortège de prêtresses vêtues en noir franchit la porte verte située au fond de la scène pour accompagner la cible habillée en blanc jetée en pâture devant un public voyeur chauffé par une réplique d’un mime Marceau. À partir de là l’exhibition commence et la transgression cinématographique voit le jour à travers le spectacle de jeux impurs. Les mains s’enhardissent et la pellicule prend chair pendant que les âmes s’échauffent entre exhibitionnisme saphique et voyeurisme. L’entrée d’un homme noir seulement porteur d’un collier à dents animales et d’un slip ouvert laissant voir une verge prête à l’emploi en rejoignant les femmes dénudées, amplifie le caractère inédit de ce long métrage. En effet, jamais une représentation sexuelle interraciale n’avait été jusque là montrée dans un une œuvre cinématographique. Ce coït  préfigure de multiples autres acrobaties, dès lors que des trapèzes descendent du toit pour amener les convives de tous poils vers le septième ciel que la caméra capture de façon innovante. Le cirque est total, chacun y va de son numéro, l’assistance masquée entre en piste, l’orgie des plaisirs prend place et la frontière spectateur/voyeur s’efface au profit de ces situations hédonistes. Le film prend de folles allures de performances artistiques, l’image devient arty avec des surimpressions, des couleurs psychédéliques innovantes et une bande son expérimentale, comme pour mieux accompagner de superbes éjaculations faciale, sensationnelles explosions finales capturées au ralenti après la transe jouissive. Retour vers la nuit et la réalité en compagnie du chauffeur routier. Nos visions ont-elles fait fausse route ? Ce que nous avons vu est-il réel ou le simple produit de nos fantasmes ? Pour finir le conte, un convive embarque l’héroïne incarnée avec candeur par la naturelle et troublante Marilyn Chambers issue du mannequinat, derrière cette fameuse porte verte pour un accouplement intime plus conventionnel et sauvegarde aussi le mystère. Depuis, l’arrivée de l’interdiction de diffusions au moins de 18 ans (plus particulièrement en France le 31 octobre 1975 sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing), puis l’avènement de la cassette vidéo et d’internet dans les foyers ont engendré malheureusement une exploitation à la chaîne de films pornographiques minimalistes, où l’audace esthétisante et scénaristique ont diablement disparu au profit de la bassesse lucrative des producteurs. Une œuvre hors frontière qui a influencé Rage (1977) de David Cronenberg, l’essence de Eyes Wide Shut (1999) de Stanley Kubrick et l’esprit de certains film de David Lynch.  Ainsi Derrière la porte verte demeure incontestablement une référence clé du septième hard et d’ailleurs…

Sébastien Boully

Derrière la porte verte
Film américain réalisé par Jim & Artie Mitchell
Avec Marilyn Chambers, George S. McDonald, Johnnie Keyes, Elizabeth Knowles
Genre : Pornographique
Durée : 1h12
À voir en streaming sur : Tube Porn Classic