Raquel Taranilla – La multiplication des feux follets : la maison des destins croisés

La multiplication des feux follets est le premier roman de ‘Espagnole Raquel Taranilla : un voyage dans le temps et l’espace raconté depuis le jardin d’une maison de Barcelone. Une furia oulipienne dans laquelle se croisent les destins de dizaines de personnages, réels ou imaginaires.

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Un beau jour Quiròs débarque dans la maison et dans la vie de Beatriz Silva. Il est réalisateur de cinéma et travaille sur un projet concernant sur la manière dont Friedrich Wilhelm Murnau a préparé et tourné Tabou, son dernier film (sorti en 1931 et plus ou moins co-réalisé avec Robert Flaherty). Elle est sociologue, universitaire (dans une université de Barcelone), s’intéresse au tourisme, croît que l’imitation est un mécanisme puissant sur lequel repose le capitalisme et n’est pas ravie de l’arrivée inopinée de cet intrus. Mais, très vite, Quiròs et son projet la fascinent. Elle en tombe amoureuse (de Quiròs? Du projet? De Murnau? Ça n’est pas clair). Et quand Quiròs part à la recherche de Tabou, Beatriz suit ses pérégrinations sans sortir de sa maison de Barcelone et nous fait le récit de cette odyssée contemporaine. Elle nous balade d’un bout à l’autre du monde et nous fait traverser les époques.

Raquel Taranilla - La multiplication des feux folletsUne balade, et un récit, qui n’est pas linéaire et ne suit pas un chemin tout droit. Le Dr. Beatriz Silva – n’oublions pas qu’elle est une « écumante universitaire catalane » – avance en crabe, ou plutôt comme un cavalier sur un échiquier: une phrase en avant, deux ou trois ou quatre sur le côté. Poussée par cette fringale encyclopédique qui anime quelque fois chercheuses et chercheurs en sciences sociales, elle décortique, analyse, prend du recul, met en perspective. Elle multiplie les références étranges et plus ou moins éloignées du sujet, explore dans des ramifications complexes les vies de celles et ceux qui croisent le chemin de Quiròs et qui ont croisé celui de Murnau. Et, même plus, elle raconte aussi les vies de celles et ceux qui croisent les vies de celles et ceux qui croisent les vies de celles et ceux qui… Complexe. Vertigineux.

Le vertige se trouve encore accentué par la technique narrative. D’abord, la structure même des phrases qui se ramifient en une série d’incidentes s’emboîtant les unes dans les autres. Un fleuve de mots, aux longs méandres puissants. Des considérations psychologiques, sociologiques, historiques, éthiques… Et, ce qui ne simplifie rien, des notes de bas de pages par dizaines. C’est d’ailleurs un des aspects les plus savoureux du roman. Beatriz se compare. Elle veut savoir si elle a mis sa vie sur la bonne trajectoire. Elle cherche donc à savoir si ce qu’elle a fait à 32 ans — son âge — est digne de ce qu’avaient fait au même âge de grands personnages aussi célèbres et différents que Georges Steiner (p. 152) et Walt Disney (p. 108), Greta Garbo (p. 64), Hitler (p. 88) et Pasolini (p. 139)! Une sorte de second roman dans le roman. Énorme, délirant, étourdissant. Quel travail, quelle imagination, quelle culture, quel sens de la littérature et de la narration pour réussir à trouver tous ces personnages, à faire les connexions avec Murnau et son film. Pas étonnant qu’il ait fallu 5 années à Raquel Taranilla, l’autrice, pour en venir à bout !

Parce qu’il faut aussi parler de l’autrice ! Ce n’est évidemment pas Beatriz qui a écrit ce roman. La multiplication des feux follets est le premier roman de Raquel Taranilla, 32 ans (aussi, au moment de l’écriture du roman), universitaire également (à Madrid, pas à Barcelone). Ce roman est donc l’œuvre d’une universitaire qui nous raconte l’histoire d’une universitaire elle-même racontant l’histoire d’un cinéaste qui monte un projet sur la manière dont un autre cinéaste a tourné son film! Et cette façon d’écrire, visant à une sorte de complétude encyclopédique, ces remarques sur Murnau et sur les gens qui ont croisé Murnau, ces notes de bas de page, sont plus qu’un élément narratif. Raquel Taranilla s’en sert pour moquer les manies universitaires, cette tendance à multiplier des références (inutiles ? déplacées?) qui semblent n’avoir d’autre fonction que d’étaler sa culture. De fait, La multiplication des feux follets est aussi une critique sur l’université et la recherche académique, « une parodie de l’écriture académique » comme le dit l’autrice. Définitivement, une mise en abîme oulipienne.

Mais, est-ce un roman d’une richesse incroyable dont la lecture hypnotise, fascine, transporte? Ou un chaos bordélique et désordonné qui lasse? La question posée par Beatriz (et par Raquel, donc) à propos de l’œuvre de Laurence Sterne (p. 225). La question s’applique de toute évidence à La multiplication des feux follets. Dans le roman, ni Beatiz ni Raquel Taranilla n’y répondent. Alors nous n’y répondrons pas non plus. Peut-être que cela n’a pas de sens. Le chaos a quand même quelque chose de fascinant et d’enrichissant.

Alain Marciano

La multiplication des feux follets
Roman de Raquel Taranilla
Traduit de l’espagnol par François Gaudry)
Éditeur : Métailié
304 pages, 22 €
Parution : 8 Avril 2022

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