“Padovaland” de Miguel Vila : Padoue, c’est fini !

Cette première BD signée Miguel Vila répand un cynisme poisseux jusque dans son titre. Si Padovaland est bien une allusion au parc d’attraction de la région, il évoque ici bien davantage un no man’s land ravagé par le libéralisme.

Padovaland - Miguel Vila
© 2022 Presque Lune

L’Italie ? Décidément l’autre pays de la bande dessinée ! Aux côtés des Gipi, Critone, Mattotti, Fior ou Reviati, la BD indépendante devra dorénavant compter avec Miguel Vila dont Padovaland fait office de baptême du feu.

Padovaland - Miguel VilaD’abord un mot du contexte géographique : l’Est de l’Italie, dans la région de Padoue, présentée ici comme une espèce de vaste zone grise de rurbanité, un désert informe où la terre est assujettie par les quartiers résidentiels modernes et sans vie, les vastes hangars dédiés aux marchandises, ou bien ce fameux parc d’attraction que l’on ne verra d’ailleurs jamais, mais qui est pourtant la première chose sur laquelle on tombe en faisant une recherche “Gogole”. Le décor est planté. Lentement, presque à son insu, on assiste aux ravages infligés par l’empire de l’hyper vitesse sur l’humanité, en l’occurrence une bande de jeunes padouans tous liés d’une façon ou d’une autre.

Graphiquement, c’est très expressif. Les personnages sont tous des citoyens lambdas, “anesthésiés par l’ennui et l’alcool Spritz, les réseaux sociaux et les relations amoureuses désastreuses” ainsi que le présente effectivement l’éditeur. Mais loin d’être un “portrait froid” (ainsi que le présente AUSSI l’éditeur), il s’agit bien d’avantage d’un portrait lucide et attachant, sans concession à une quelconque esthétique, qu’elle soit physique ou morale, parce que les protagonistes de cette histoire chorale sont touchants jusque dans leurs bassesses et leur physique souvent quelconque. Vila prend d’ailleurs plaisir à triturer ses personnages, insistant volontiers sur les détails disgracieux. Aucun d’entre eux n’a véritablement le profil d’un jeune premier. En outre, on est loin des clichés sur les italiens si l’on veut bien faire exception du langage manuel assez fleuri de l’un des personnages. Miguel Vila, dont il s’agit ici de la première BD publiée, les croque dans des situations souvent délicates, honteuses et peu flatteuses. Les gestes sont d’autant mieux saisis que la mise en case même renforce cette vive impression de mouvement. En effet, le découpage est très dynamique, s’attardant sur des détails tels qu’une chute de vélo ou un baiser, décomposés soudain en une dizaine de cases, rondes ou bien carrées, et de formats variés.

Quant à l’histoire, disons plutôt aux histoires, il ne faut pas attendre un scénario linéaire, une fin conclusive ou bien encore un épilogue moraliste. Non, rien de tout cela, mais plutôt des bouts de vie, des boues d’existences écorchées. Des portraits en somme que cette société engluée dans l’individualisme et un contexte géographique morne se chargent bien d’encadrer et Vila d’encaser. Les procédés narratifs fonctionnent à plein, et le dessin séduit par son épure comme par sa force de suggestion. Padovaland offre un moment de lecture vivant, mené à un rythme alerte qui évoquera sans nul doute, pour cellezéceux qui l’ont vu, le splendide film de Sean Baker, The Florida Project.

Arnaud Proudhon

Padovaland
Scénario & dessin : Miguel Vila
Éditeur : Presque Lune
156 pages – 22 €
Parution : 12 mars 2022

Padovaland – Extrait :

Padovaland - Miguel Vila
© 2022 Presque Lune

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