Ben Shemie – Desiderata : ladies and gentlemen we’re floating in space

Troisième album solo en trois ans pour le guitariste et chanteur du quatuor montréalais Suuns. Avec l’introspection forcée et teintée de peur pandémique de ces dernières années, c’est de voyage dont rêve l’auteur qui s’accompagne, pour l’occasion, d’un quatuor à cordes.

Ben-Shemie
© Joseph Yarmush

S’il ne le fait pas sur chaque titre, l’artiste semble pourtant avoir prévu les parties qui peuvent être jouées par le Molinari String quartet qui l’accompagne. Ce qui a du se révéler utile au moment de passer en studio. L’objet sonore est dès lors forcément étrange, parce que soniquement à l’exact opposé musical de ce qu’on pourrait attendre de ce genre d’association.

En effet, ce que l’auditeur retient immédiatement quand il exerce en solo, c’est que Shemie déroule son versant le plus électronique. Toute l’ambiance du disque évoque un album electronica… Mais de fait pas entièrement électronique. Il cède néanmoins une grande part à la bidouille, à l’essai, à l’atmosphère générale usuels de ce genre de disques. A dire vrai ce n’est d’ailleurs qu’après plusieurs écoutes que je me rends compte que oui, en effet, certains sons ne sont pas des samples ou les boucles attendues. Et pour son troisième album en trois ans, l’auteur compositeur imagine une sorte d’electronic opera complet autour de la notion du départ, d’un homme pour une destination mal définie. Prétexte là aussi forcément utilisable pour un disque d’électro, mais ce disque en est-il vraiment un ? Oui on est un peu perdu. Je crois que c’est d’ailleurs le but recherché.

Inspiré, nous dit le communiqué de presse, par le visionnage de Solaris, (pour les plus jeunes une sorte de grand père du film Interstellar), il y a bien dans cet OMNI (objet musical non identifiable) une référence évidente aux films de genre, de la seconde moitié du 20e siècle. Shemie précisait récemment pour le journal le Devoir au Canada l’atmosphère de son album : « Notre héros quitte la Terre dans son vaisseau et va le plus loin possible dans l’espace, et au plus profond de lui, jusqu’à l’obscurité totale, où il se retrouve lui-même. C’est un peu la même histoire que 2001. L’Odyssée de l’espace, une rencontre avec soi. Ce n’est pas une histoire avec de l’action, c’est juste un parcours. »

De fait, les morceaux bourdonnent parfois comme s’ils avaient capté le condensateur de l’ampli dans le studio… Ou s’amusent à dérouter, comme quand ils vont chercher des enregistrements de vieux répondeurs auxquels la voix du chanteur se mêle, sans rapport direct avec un voyage spatial (ce serait trop évident). Certains morceaux semblent comme des collages impressionnistes ou des pièces classiques construites sur synthé et élaborées en crescendo, tandis que d’autres évoquent les chiffonnages parfois contre nature de la trip hop mélancolique du Massive Attack ou du Coldcut du milieu des années 90. Le tout, pour me faire mentir,  alors que dans ses moments les plus enlevés on se plait à suivre les martèlements l’endtroducing de DJ Shadow… Mais porté par un quatuor de cordes…

Des albums entiers portés par un thème unique, des rock ou électro opéra, c’est casse-gueule à l’heure du snacking musical. Shemie ne s’abaisse pas, pourtant, au single radiophonique ou au gimmick facile. Seul The mirror a l’immédiateté d’un titre un peu plus normalisé.

L’album est un voyage en équilibre instable entre ce à quoi on s’attend et ce qui va nous dérouter, ce qui va nous plaire et ce qui va nous repousser : tantôt de travail sur les harmonies ou les arrangements, tantôt de choc de matières différentes comme des collages sonores avant-gardistes. Pour la démarche et sans que le son de l’album n’y ressemble vraiment, c’est au Bambi Galaxy de Florent Marchet auquel je songe le plus, tout le long de l’écoute. Avec pour Marchet une unité dans la thématiques des paroles (carnet de bord en français du commandant d’un vaisseau générationnel) que je ne suis même pas sûr de retrouver chez Shemie.

Je sors de l’album un peu paumé, et je crois pouvoir affirmer qu’on est plusieurs chez Benzine à ne pas trop savoir si on finit conquis ou dubitatif. Ainsi, si je reconnais que desiderata est fichtrement intelligemment construit, enregistré pourtant en quelques sessions proches du live dans le studio de GYBE! Si je peux trouver plusieurs raisons pour expliquer qu’il n’est vraiment pas désagréable à écouter, parce qu’il y a toujours quelque chose qui y accroche l’oreille… Pour être totalement franc, est-ce que je ferais de desiderata un album de chevet qui m’accompagne longtemps? Sans doute pas. Et c’est ce qui me chagrine le plus pour une disque qui s’est creusé les sons pour me raconter un voyage.

Un album à découvrir et scruter, bien évidemment, pour se laisser décontenancer par les choix sonores et la méthode.

Denis Verloes

Ben Shemie – Desiderata
Label : Joyful Noise Recordings
Sortie le 15 juillet 2022

 

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