“Hold the Girl” : Rina Sawayama consumée par l’ambition ?

Malgré quelques singles percutants, Hold the Girl voit Rina Sawayama brider son audace pour mieux chercher à conquérir les foules. En résulte l’impression paradoxale que la pop star nippo-britannique vise le septième ciel en volant bien plus bas qu’à l’accoutumée.

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© Thurstan Redding

Son premier EP, sobrement intitulé Rina, avait été une des petites révélations de 2017. Rina Sawayama, japonaise de naissance et londonienne d’adoption, s’était empressée de compléter l’essai en 2020 avec Sawayama, un premier album dont les singles (STFUXSChosen Family) captaient son talent avec une intensité démultipliée, proposant une pop R&Bisante où guettaient des guitares métal et des synthés indus toujours à l’affût d’une rotule à broyer et d’un refrain à pousser dans le rouge. Le tout lancé à l’assaut du net via quelques vidéos bien barrées qui permettaient de constater que l’ambition de la musique rejaillissait sur sa présentation, redonnant instantanément quelques couleurs aux fans que Grimes semait peu à peu sur le bord du chemin la menant vers Elon MuskSawayama avait donc fait tourner quelques têtes dans l’industrie, débouchant sur plusieurs collaborations d’ampleur (avec notamment Elton John, Charli XCX et Lady Gaga) et promettant un futur qui ne pouvait que faire saliver. Or, les singles annonçant Hold the Girl avaient amorcé la déglutition. Après le jouissif This Hell, dont la cadence disco truffée de guitares venimeuses s’était avérée un délice de karaoké instantané, on découvrait successivement Catch Me In The Air, Hold the Girl, Phantom et Hurricanes. Une cargaison pop proprette où la voracité indomptée des débuts semblait avoir fait place à un appétit bien différent : celui de la conquête des foules, quitte à vendre une partie charnue de son âme. Compréhensible, certainement, mais seulement au prix d’un pincement au cœur qui laissait grimaçant et un peu amer.

rina-hold-the-girlUn chagrin que l’écoute entière de Hold The Girl confirme plutôt frontalement. This Hell nous faisait espérer une pop naïve mais irrésistiblement pétillante. Catch Me In The Air, sans être la composition la plus aiguisée du carquois de Rina, demeurait un agréable en-cas sucré qui justifiait son statut de single, comme une jolie pâtisserie qu’on pouvait s’autoriser dans l’enthousiasme du moment. Néanmoins, il se peut que les sensibilités soient davantage écrémées (écœurées ?) par la dose de guimauve du reste du menu. Certes, Minor Feelings entame plutôt bien la dégustation, avec une approche faussement dépouillée qui sert bien la voix de Rina sans sacrifier l’emphase de son écriture ; et Your Age prolonge ce qui avait fait l’attrait de ses débuts. La production rythmique y est suffocante mais l’esthétique foncièrement indus de la chanson se prête au ressenti, tout comme les lignes de voix qui menacent de devenir pénibles au moment précis où la chanson s’arrête. Dans le même sac, Frankenstein propose un synth-punk efficace qui compense son texte un peu pataud par une énergie maximisée sur la totalité de ses trois minutes.

En revanche, Hold the Girl, la chanson-titre, cristallise immédiatement les doutes que ce nouvel album fait naître. La pulsation rythmique et la mélodie du refrain bavent en se roulant sans retenue sur les plates-bandes de Lady Gaga. Rien de fondamentalement gênant à première vue, si ce n’est qu’on ressent comme une volonté de ranger toute excentricité pour coller à un format préétabli qui froisse forcément un peu l’individualité de Rina. La chanson se révèle toutefois agréable à défaut d’être audacieuse. N’est-ce pas là ce que la pop grand public peut offrir de meilleur ? L’expérience commence réellement à se gâter avec Forgiveness. Une ballade dont la tendresse de fond, écrasée sous une production aussi mécanique que peu nuancée, en reste finalement au stade d’intention pure, certes perceptible, mais ne parvenant jamais jusqu’au cœur de l’auditeur. On serait même tenter d’affirmer qu’on avait apprécié les premiers efforts de Rina précisément parce qu’ils étaient dénués de ce genre de poncifs. Même chose pour Holy (Till You Let Me Go), qui croule sous un beat mal produit, engloutissant les voix dans un mur de cordes et de synthés qui se mélangent mal sans donner corps au résultat. La mélodie aurait pourtant un potentiel de tube synthpop eighties comme The Weeknd se plait à les usiner ces temps-ci.

Imagining pêche par ses couplets au mixage sans grand relief, là où son refrain plus dynamique parvient à suggérer une urgence qui fait cruellement défaut à la majeure partie de Hold the Girl. Hurricanes plonge tête la première dans des clichés pop rock qu’une batterie pourtant agile ne parvient pas à tenir à distance. Send My Love To John sonne comme une nouvelle tentative de lorgner chez Lady Gaga sans la flamboyance que cela pourrait requérir en théorie, mais sa simplicité épurée reste appréciable au regard de l’artillerie alourdie des autres titres. Phantom conserve un peu de saveur par son texte touchant, mais peine à convaincre dans un registre de power ballad à la P!nk, que seule une forte propension à la nostalgie des années 2000 pourra faire apprécier au premier degré. Joli travail de guitare solo, au demeurant. To Be Alive, avec ses synthés grouillants, son backbeat tendu et son refrain taillé pour les stades (dans le bon sens du terme), permet finalement à Hold the Girl de ne pas finir dans le bas-côté, sans pour autant s’achever sur une note aussi haute qu’on aurait bien voulu l’espérer.

 

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© Thurstan Redding

La sensation qui prédomine, une fois l’écoute achevée, est celle d’un album aux yeux plus gros que le ventre. Rina y parait cibler un nouveau palier de notoriété avec des chansons qui peinent pour la plupart à donner corps à cette vision, tout en remisant l’inventivité débridée de ses travaux précédents, une composante paradoxalement susceptible d’élever le niveau du résultat. On ne peut pas raisonnablement blâmer la chanteuse de vouloir se lancer à la conquête des foules en délire, mais le dosage de sa formule mériterait d’être revu avec davantage de cœur, de tripes et finalement, de ventre, pour équilibrer des yeux sans doute un peu trop vastement déployés. Hold the Girl… Titre prophétique pour un album qui, malgré ses ambitions évidentes, pourrait freiner Rina Sawayama dans son élan vers les foules ? L’avenir le dira.

Mathias François

Rina Sawayama – Hold the Girl
Label : Dirty Hit
Sortie : 16 septembre 2022