Tuk Smith & The Restless Hearts – Ballad Of A Misspent Youth : Cœur de rock

L’ancien frontman de Biters nous revient en quasi-solo avec un album rescapé d’une longue succession de galères. On y retrouve le rock n’ roll farouchement old school, pugnace, sexy et têtu auquel Tuk Smith semble avoir vendu son âme depuis longtemps déjà.

Si le rock n’ roll est décédé, il semblerait que Tuk Smith ait fait la grasse matinée le jour de l’enterrement. Tuk Smith est un rockeur. Un vrai. Regardez-moi cette gueule. Cette frange à faire pâlir Joan Jett. Ces pommettes tranchantes comme un riff de James Williamson. Ces tatouages de boucanier au cœur tendre. Cette carrure de guépard douché à la binouze et séché au pot d’échappement d’un van de tournée. Côté carrière, il avait commencé par se forger un petite réputation comme guitariste punk dans sa Georgie natale avant de former Biters, quatuor tapageur dont on avait suivi la funissime mais laborieuse trajectoire avec beaucoup d’enthousiasme. Funissime, car la musique l’était. Un alliage de hard rock seventies, de glam turbulent et de crasse garage brassant Cheap Trick, T.Rex, Thin Lizzy, Kiss, Bowie, Cooper et les New York Dolls. Laborieuse car, dans un monde faisant mollement flotter les Struts et Greta Van Fleet à la surface du rock mainstream, l’invisibilité relative de Biters est un mystère dont l’entièreté ne peut que frustrer.

Pourtant, les quatre sudistes au look d’anglais avaient pour eux une sincérité sans faille, à même de pulvériser les représentants d’une concurrence tiédasse, survendue par l’industrie comme autant de génisses au lait instantanément avarié. Chez Biters, pas de pop paresseuse mal maquillée en neo-glam FM, ni de cosplay à franges pour appâter le boomer nostalgique de 1971. Non madame, non monsieur. Du cliché à la pelleteuse ? Oh que oui, mais tout est complètement assumé. Ce n’est pas un plan de carrière, c’est un mode de vie. Une vie qui, par la radicalité qu’elle revendique, s’expose malheureusement à quelques embûches de taille. En 2018, après presque dix ans de ténacité avérée, le groupe jetait l’éponge en raison de conflits internes et avec leur label. Tuk gardait la porte ouverte à un éventuel album solo, peut-être, pourquoi pas. En 2020, il joignait le geste à la parole, annonçant son retour avec un backing band nommé The Restless Hearts (d’après un titre de Biters), pour une tournée US en première partie de Mötley Crüe et Def Leppard. Jackpot. Le succès semblait enfin à portée de main tatouée. Sauf que. Covid, pandémie, confinement, annulations, bordel sans nom. Bordel sans album, même, puisque Lookin’ For Love, Ready For War, premier opus solo, verra sa sortie indéfiniment repoussée avant d’être bazardé aux oubliettes par Better Noise. Frustrant, honteux, merdique ? C’est peu de le dire. Heureusement pour lui et pour nous, Tuk est un battant. Prouvant à nouveau que les clichés de rockeur teigneux qui lui collent au train sont avant tout du vécu, il a tenu bon, changeant de navire pour embarquer cette fois chez MRG, label fondé par Marti Frederiksen et John Greenberg (gâchettes de luxe pour Steven Tyler, Mick Jagger, John Corabi et Gretchen Wilson). Nouveau contrat, nouvelles sessions d’enregistrement, nouvel album pour une nouvelle sortie. Ça s’appelle donc Ballad Of A Misspent Youth et c’est enfin disponible un peu partout. Ouf.

 

© Tuk Smith

L’écoute de ce nouveau disque cimente deux constats essentiels. Premièrement, l’écriture demeure particulièrement solide, même sans le concours des trois autres membres de Biters. Ou de qui que ce soit, d’ailleurs. En effet, si Tuk n’a jamais caché son enthousiasme pour la collaboration (il a par le passé partagé des crédits d’écriture avec Butch Walker, Scott Stevens, Marti Frederiksen et Keith Nelson), il a déclaré avoir délibérément conçu les chansons de ce nouvel album sans assistance d’aucune sorte, afin de revenir aux sources de ses propres inspirations. Deuxièmement, il apparaît qu’à force de recommencement continuel, il maîtrise sur le bout des doigts l’art de la présentation dynamique. Ballad Of A Misspent Youth, tout comme The Future Ain’t What It Used To Be ou All Chewed Up avant lui, a tout du projet concis, efficace et accrocheur destiné à capter l’attention du public avide de rock sans fioritures. Rien ici n’est fondamentalement réinventé, mais tout fonctionne presque systématiquement. Les initiés pourront certes en ressortir avec une impression de déjà-vu global, mais ce serait négliger la qualité de cette nouvelle fournée, dont les chansons les plus marquantes sont dignes du meilleur de Biters.

Le tiercé de titres qui ouvre l’album est redoutable, constituant un cours de rattrapage idéal pour quiconque souhaiterait se familiariser avec les obsessions de l’ami Tuk. Au menu, donc, comme toujours, un binaire irascible où les guitares lorgnent chez Cheap Trick, Kiss, AC/DC et Tom Petty. Exemple parlant, la chanson éponyme lance les hostilités sur un riff immémorial, liant Brown Sugar à Strutter avec un texte qui ne fera rien pour briguer un Pulitzer. Des “too young to die, too fast to lose“, “wrong side of the tracks“, “burning bridges“, “c’mon pretty baby” en-veux-tu-en-voilà. Le genre de clichés qui ne marchent vraiment que lorsqu’on les étreint avec une sincérité totale, ce qui est justement la grande spécialité de Tuk Smith. Le gars aime son rock n’ roll suant et suintant, et n’a pas encore rencontré un poncif du genre qu’il n’ait pas embrassé à pleine langue. Fidèle à ses influences désormais bien connues, il rassemble tous ses tics d’écritures en une liste de revendications stylées. On retrouve cette affection pour les tempos ternaires entre glam Bolanesque et rock harmonisé à la Thin Lizzy pour Girls On The East Side Of Town, qui caracole sur un shuffle à platform boots où les guitares carillonnent comme pour annoncer que les boys (ou, dans le cas présent, les girls) sont back in town. Dans un registre plus hargneux, Ain’t For The Faint est instantanément prenant, propulsé par des riffs crades qui sentent le caniveau au crépuscule et la bière tiède.

Everybody Loves You When You’re Dead, en revanche, est assez dispensable. L’équilibre entre intention et exécution, qui fait par ailleurs le sel des moments les plus nerveux de ce nouvel album, est nettement moins probant sur cette chanson. Le texte est à peu près ce que son titre laisse présager, soit une vignette pop rock très prévisible sur le monde moderne qui s’acharne à vous broyer les rotules jusqu’à ce que le cercueil fasse jaillir quelques regrets, trop tard hélas. Louable dans son intention, compréhensible dans son message, anodin dans sa mise en pratique, le résultat rappelle un peu les bluettes emo de, par exemple, My Chemical Romance. Les harmonies de guitares qui ponctuent les refrains relèvent un peu la sauce, sans pour autant évacuer l’impression qu’il manque quelque chose à ce single pour concrétiser toutes les envies de All The Young Dudes qui s’y font sentir. Là où les titres rock de Ballad Of A Misspent Youth sont facilement à leur avantage dans un format très ramassé, ce genre de ballade au piano mériterait d’être bien plus sophistiquée et ambitieusement écrite pour rester à niveau tout en se démarquant de la concurrence. D’autant que l’album dépasse à peine les vingt-sept minutes d’écoute pour huit titres, ce qui aurait laissé un peu de marge pour étoffer les chansons qui en auraient bénéficié. On s’en satisfera, dans la mesure où le dynamisme de l’ensemble ne prend jamais le risque de nous ennuyer, mais cela se fait parfois au détriment de la profondeur de certains moments.

 

© Better Noise Music

Le reste du programme passe comme un colis piégé à la poste, comme un rasoir dans du beurre fondu ou un éléphant kamikaze dans un magasin de porcelaine ultrafine. Shadow On The Street est probablement ce que l’on aurait obtenu si Tom Petty s’était un jour invité chez Silverhead et Say Goodbye est un hymne power pop que les fans de décapotables rentabiliseront aussi longtemps que la côte californienne conservera des chaussées praticables. Lovesick City piétine les clichés des deux pieds sans s’excuser, avec raison puisque son refrain vaporise tout sur son passage. Forgive But Won’t Forget galope en swinguant comme chez Cheap Trick et Sweet, avec des guitares qui rugissent comme chez Kiss et qui chantent comme chez Thin Lizzy. On reste totalement dans le ton. Même si la fin de la chanson, qui marque aussi celle de l’album, est un peu abrupte dans ses dernières secondes, les mélodies sont taillées pour rester dans la tête longtemps après l’écoute. L’ensemble fait mouche, comme un hybride euphorisant et espiègle entre les Ramones et Slade, n’ayant aucune autre prétention que celle, à la fois humble et audacieuse, de raviver la flamme vacillante d’un rock n’ roll décomplexé dans tout ce que cela peut avoir d’enthousiasmant. Mission accomplie ? Pour ce qui est de l’album, c’est à peu près certain. En ce qui concerne le reste, l’avenir seul le dira. Affaire à suivre, avec autant de dévotion que de prudence. Car, à ce stade, une seule chose est sûre. C’est dans la rue qu’on élève les meutes de loups les plus affamées, et il semblerait que Tuk Smith et ses Cœurs Sans Répit aient pris goût au sang. Si leur nom et ce nouvel album sont des déclarations d’intentions auxquelles il faut se fier, vous ne pourrez pas légitimement dire que vous n’étiez pas prévenus.

Mathias François

Tuk Smith & The Restless Hearts – Ballad Of A Misspent Youth
Label : Music Recording Group
Sortie : 4 novembre 2022

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