[Live Report] The Comet is Coming au Pitchfork Festival Paris : Si le ciel devait s’ouvrir subitement…

En réunissant trois groupes aussi différents que talentueux, le Pitchfork Festival signe un coup de maître. Une ode à la musique déchaînée, joueuse et passionnée, où il n’y aura pas eu besoin d’attendre le plat principal pour se régaler.

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The Comet Is Coming – Pitchfork Festival – Photo : Robert Gil

Acte I : A 19h30 la Gaité Lyrique est loin d’être encore bondée mais les curieux s’amassent quand même pour découvrir l’univers singulier de NNAMDï. Ce serait dur de le résumer rapidement mais disons qu’après avoir fait un album de math rock en hommage aux Looney Toons, le jeune artiste de Chicago laissait grandes ouvertes les portes des possibles. Venant défendre intégralement Please Have a SeatNnamdi Ogbonnaya de son vrai nom, nous prend clairement par surprise en multipliant les expérimentations vocales, scéniques et musicales tout au long du set. L’audience se déride un peu et quelques mouvements de bassins commencent à poindre par-ci par-là avec des morceaux aussi convaincants que Touchdown ou I Don’t Wanna Be Famous. Loin de simples mélodies pop accrocheuses comme pouvait le laisser entendre une écoute de l’album, l’énergie rock sur scène et le setup de quatre musiciens permet de libérer toute la fougue de l’artiste.

2022-11-16-0014Hurlant hors micro ou dansant dans tous les sens, le pinacle du set intervient pour Some Days et Dedication où, grâce à de savants refrains facile à chanter, il emportera le public avec lui, quitte à devoir donner de sa personne dans la fosse (mais avec un masque !). Les timides qui pensaient se reposer au fond pour la première partie ne pourront que se mordre les doigts d’avoir raté ça. Mais plus qu’un amuseur, on sent l’univers de NNAMDï bien plus vaste et la bête de scène cache un grand angoissé qui peut aussi bien chanter sur l’anxiété que la célébrité. Les interactions avec la foule restent touchantes et il confessera avoir vécu la Fast Life française en dégustant croissants et escargots. D’une simplicité déconcertante, Ogbonnaya fera même l’honneur de sa présence sur un stand de merchandising fourni. Le concert, lui, passe bien trop vite et une dernière chanson lui sera refusée, le début d’un pattern pour la soirée.

Acte II : On enchaîne ensuite avec Falle Nioke, les gens ne se sont pas encore amassés pendant la pause pour cette seconde partie, mais l’accueil n’en reste pas moins chaleureux, et on ne va pas se plaindre d’avoir un peu de place pour danser car il y aura de quoi faire. Le début du show est pourtant un peu déconcertant puisque les musiciens rentrent seuls, on observe alors le Guinéen en bord de scène en tailleur, pour ce qui est probablement une prière. Alors dans une douce transe le voilà enfin arrivant sous les projecteurs, pour un préambule… Car oui, ses ancêtres ont subi l’esclavage, l’Histoire n’a rien d’un conte de fée mais il est prêt à pardonner la foule pour les erreurs du passé. Un discours rare sur scène et sans complaisance mais avec beaucoup d’amour, et qui fait d’autant plus écho après le passage d’un enfant de parents immigrés du Niger et avant le troisième groupe dont le leader a vécu à Barbade. C’est probablement le seul point commun (qui n’en est pas vraiment un) d’une soirée très éclectique.

2022-11-16-0063Falle Nioke ponctuera le reste de sa performance de quelques allusions à ses origines toujours dans un français qui ravit le public. La musique n’est pas en reste puisque les chansons accrocheuses s’enchaînent. Comme son prédécesseur, Falle Nioke a su rendre vivant et bien plus dynamique ce qui en version studio sonnait de manière plus électronique. Accompagné d’artistes des quatre coins du monde, il s’investit dans le live à l’aide de nombreuses danses qui ne laissent personne indifférent. Globalement la fureur de la première partie s’est un peu estompée mais le terrain se prépare sereinement pour la fin des festivités. Des titres comme Leywole et son chœur qui sort des tréfonds de la terre maintiennent la salle en activité et un petit moment plus intimiste permettra à chacun de souffler. Armé d’un gongoma, instrument typique de la guinée, les mots de l’homme dans sa langue natale, le Coinagui, résonnent avec émotion. Assis face à nous, il fait autant rire qu’interroge quand il dit avoir dû apprendre « toute la France » à l’école en Afrique alors que nous, nous ne connaissons même pas nos préfectures.

Un concert sans embûches même s’il faut bien noter une alchimie qui n’avait parfois pas l’air de prendre entre les différents musiciens mais de toute façon tous les yeux étaient rivés sur le déhanché séducteur du frontman.

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Acte 3 : A 22h, cette fois-ci il fallait jouer des coudes pour être bien placé. Le trio tant attendu foule enfin les pieds de l’ancien théâtre de la Gaîté. D’entrée de jeu, les nouveaux morceaux issus de Hyper-Dimensional Expansion Beam passent bien auprès des spectateurs. CODE, l’ouverture possède une batterie suffisamment soutenue et lourde pour direct installer l’ambiance sulfureuse nécessaire à enfin réveiller une audience qui jusque-là s’avérait en partie timide. Suivie de TECHNICOLOR (exactement comme sur l’album), les bases sont définitivement posées et il n’y a plus qu’à dérouler le set. Mais étonnamment, après une longue transition qui maintient la tension, il est déjà l’heure de Summon The Fire. Surprise pour leur plus gros hit qui ne se sera pas fait longtemps désirer et déchaîne toutes les passions. Ça danse, ça saute et on jurerait entendre la ligne de saxophone chantée en chœur. Le revers de la médaille c’est que la suite retombe un peu à plat.

2022-11-16-0079Non pas que les morceaux plus lents du groupe soient fades bien au contraire mais le gros du spectacle s’est joué sur les parties rapides et de nature plus électro. Car The Comet is Coming porte en lui un ADN musical complexe. Pharoah Sanders, qui nous a quitté récemment, n’aurait pas renié comme fils légitime Shabaka Hutchings et son jeu absolument dingue au saxo peut autant soutenir un synthé sous acide que nous faire décoller dans un long trip cosmique. Malheureusement, l’enchainement des genres est parfois un peu violent, et le set, plutôt que d’être progressif, fait plutôt office de partie de ping pong. L’absence de scénographie reste un vrai manque à gagner pour les parties contemplatives et les solos de sax sans habillages perdent en intensité sur la durée.

Dès le retour des mélodies bien plus catchy comme sur PYRAMIDS, simple et efficace, le public retrouve de sa vitalité et de sa fougue. Et si l’on doit en premier lieu féliciter le leader du trio, Dan Leavers aka Danalogue n’est pas en reste. Le claviériste, toujours sur deux synthés différents à la fois donne de sa personne et vit sa musique à 200%. Puisque nous serons privés de la moindre interaction vocale tout du long, c’est par la gestuelle que, sous sa grande capuche, qui ne laisse rien transparaître de sa rage, le musicien attise la foule. On jurerait par moment que la volonté de monter un groupe purement électro est là, et des morceaux comme ATOMIC WAVE DANCE (oui eux aussi ont cédé à la mode des titres en majuscules) sont taillés pour le dancefloor d’un Tomorrowland. Un contraste avec King Shabaka qui en toute intimité pose des chapelets autour de ses différents éléments de rechange de saxophone et allume de l’encens (là où on aurait pu penser à autre chose !). Son sourire timide et l’absence de mots pour le public traduisent une grande modestie et un artiste reconnaissant de pouvoir jouer devant une foule si enjouée et aimante.

2022-11-16-0089Saluons tout de même la performance du troisième homme, Betamax ou Max Hallett pour les intimes, pierre angulaire du groupe qui sans avoir de grands moments à lui est le lien idéal entre les différentes ambiances musicales. Une batterie parfaite qui éclate dans les finishs où l’homme finit debout. On aurait aimé voir plus que de petites lunettes de soleil et des vêtements post apo, comme si ce n’était que le début d’une histoire qui nous est narrée à l’aide d’une musique 100% instrumentale. A tant parler de l’espace et de ses mystères, on veut en voir plus et surtout en entendre plus ! Mais stupeur, là où on aurait pu s’attendre à un rappel en fin de concert et alors que le public est en liesse, King Shabaka emporte son saxophone, signe que c’est bien fini.

Un arrêt un peu brutal, surtout après une si belle soirée riche en surprise et moments précieux. On rechignera bien à dire que les deux premières parties auraient pu être inversées, pour un meilleur crescendo, ou que la scène parée uniquement d’un gros logo du Pitchfork Festival était un peu austère, mais qu’importe, trois excellentes formations se sont succédées et c’est bien tout ce qu’il fallait. Maintenant une comète peut nous tomber sur le coin de la tête qu’on dormira bien.

Texte : Kévin Mermin
Photos : Robert Gil

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