Tous les albums de Bowie : 9. Ziggy Stardust – Live at the Hammersmith Odeon, 3rd July, 1973

On commence à s’amuser et, déjà, c’est la fin. Enfin, ne dramatisons pas, disons que c’est la première d’une série de fins. Rappel des faits : C’est le mardi 3 juillet 1973 que fut assassiné Ziggy Stardust, prophète intersidéral des Spiders From Mars, dont la tournée américaine s’achevait à Londres, entre les murs de l’Hammersmith Odeon, anciennement Gaumont Palace, depuis rebaptisé Hammersmith Eventim Apollo. Cinquante ans plus tard, l’identité de l’assassin continue d’alimenter les rumeurs les plus folles.

Ziggy Live Image

Tout commence par un Hang On To Yourself bien survolté, exemplifiant le rendu plus musclé des chansons sur scène. Toujours merveilleux, Mick Ronson mouline un solo hypnotique qui vrille les enceintes, et Bowie chante une octave au-dessus de sa performance sur Ziggy. Suivent Ziggy Stardust, logiquement, et Watch That Man. Double dose de rock sexy, crasse et crâne, avant Wild Eyed Boy From Freecloud, transfuge de l’époque Space Oddity où la morgue de troubadour gothique de Bowie n’est pas sans évoquer Scott Walker. All The Young Dudes est repris en format calorique par des chœurs jusqu’aux derniers rangs du public. Le cabaret de Oh! You Pretty Things fait constater que Bowie est prudent avec les hauteurs de son registre. C’est la fin de tournée, les morceaux sont totalement rodés mais le chanteur a besoin de repos. La voix du Spider en chef n’est ni aussi fraîche et taquine que lors des sessions du Beeb, ni aussi robuste et tranchante que sur le Live à Santa Monica de l’année précédente. Ce qui ne l’empêche nullement de jouer à Iggy Pop sur Moonage Daydream, diluant la crète des mélodies dans le bronze d’une soul de caniveau. Changes sonne déjà comme un classique à peine deux ans après sa sortie et la fable astronautique de Space Oddity est déclamée en costume d’alien par un Bowie ayant alors pleinement accordé fond et forme.

Ziggy Live pochetteMais ça n’est pas tout. Le voilà qui se met dans la peau de Brel pour My Death, dont le ton préfigure presque la tension apocalyptique de Diamond Dogs, lourde d’un mélodrame futuriste à retardement. Les accointances cinématiques perdurent avec Cracked Actor et Time, dont Ronson fait jaillir de jouissifs feux d’artifices. Time, en particulier, prend une intensité rock saisissante au milieu des larsens stridents et des baffles distordus. Au micro, Bowie redouble d’audace, et The Width Of A Circle lui accorde une pause. Comme à leur habitude à cette époque, les Spiders déploient la chanson en jam tellurique de plus d’un quart-d’heure. Un magma garage et glam, proche de celui représenté outre-Atlantique par leurs potes du Alice Cooper Band. La basse de Trevor Bolder est captée au faîte de sa menace fracassante, et la performance héroïque de Woody Woodmansey témoigne d’une maestria que la mémoire collective a trop souvent tendance à sous-évaluer. Pendant que Trevor et Mick achèvent de fusionner leurs tirs croisés, le batteur file un groove rock dont les syncopes malicieuses ont probablement contribué aux premiers pas de Queens of the Stone Age. Après le bombast du final, Bowie présente les musiciens, ne mentionne pas Garson, se marre en dinstinguant Mick Ronson de Suzi Quatro, puis dédicace la suite à… Mick, dont le patronyme sera à définir, puisque c’est Let’s Spend The Night Together, reprise Stonienne d’Aladdin Sane, qui fait remonter la température au quart de tour. Une version toute en gouaille lascive, et dont le crescendo déclenche un nouveau duel d’orgasmes entre Bowie et Ronson. Immédiatement, Suffragette City récupère le flambeau au vol et termine le sprint sans perdre une seconde. Le groupe quitte la scène une première fois, même si un « he’s coming baaaaack » au micro dissipe vite l’illusion. On reprend, littéralement, avec White Light/White Heat, monument du Velvet Underground dont la postérité n’avait rien d’évident en 1973. L’arrangement des Spiders From Mars sera plus tard repris par Mick Ronson sur son second album solo, le très meséstimé Play Don’t Worry.

Le groupe convoque la main forte de Jeff Beck, idole de Mick, qui vient croiser le fer avec son émule le temps d’un Jean Genie passant par Love Me Do, puis d’une reprise du Round and Round de tonton Chuck. Et puis, alors même que l’assistance en émoi se liquéfie dans cette coulée de heavy glam volcanique, l’Histoire est en marche. Et, comme nous le savons tous à l’heure actuelle, elle finit par pointer le bout de son nez. Juste avant un Rock ‘n’ Roll Suicide rendu prémonitoire, Ziggy Stardust dégoupille, au calme, le missile suivant :

« Of all the shows on this tour, this particular show will remain with us the longest, because not only is it the last show of the tour, but it’s the last show that we’ll ever do.« 

Oups.

Shit.

pffffiou…………….

*hurlements damnés d’un public en pleine panique, sans doute amplifiée par les substances et/ou les hormones*

Pour votre serviteur, en tant que millenial biberonné à Bowie plus d’une vingtaine d’années après les événements, ce concert fait figure de charnière dans une discographie. Mais surtout, il est l’avènement d’un nouveau paradigme dans une carrière fascinante. Le début de beaucoup de choses, au prix d’une fin bien réelle pour ceux qui vécurent au présent la soirée du 3 juillet 1973. Pour certains, ce fut la fin d’une phase, d’un alter-ego, d’une collaboration, d’une tournée, d’une carrière ou d’un mythe. Pour d’autres, encore, ce fut un inoubliable mardi soir, de ceux dont on tire du grand cinéma touché par la grâce. En 1998, l’un des Dudes originels de la chanson, un pré-quarantenaire américain du nom de Todd Haynes, remontera le fil du rêve (ou du cauchemar, selon le ressenti) pour tenter, encore et toujours, de répondre à cette question insoluble : Quelle est donc l’enflure qui a buté Ziggy, bordel de merde ?

Un demi-siècle plus tard, alors que l’identité du coupable est toujours aussi peu claire, cette réédition est le meilleur moyen de revivre l’ultime apparition du fantôme que fut Ziggy Stardust. Un personnage dont l’idée même le destinait au mythe, à l’hallucination collective et à la nostalgie d’un rêve éveillé. Une idole mystérieuse, comme un ange au visage invisible ou un poulet au cou tranché, achevant un dernier tour de jardin sous les yeux pailletés d’un public en larmes.

Mattias Frances

David Bowie – Ziggy Stardust and The Spiders From Mars – The Motion Picture Soundtrack (50th Anniversary Edition)
Label : Parlophone
Date de sortie de cette nouvelle édition : 11 août 2023

 

2 thoughts on “Tous les albums de Bowie : 9. Ziggy Stardust – Live at the Hammersmith Odeon, 3rd July, 1973

  1. Son très bizarre (trafiqué ?) pour les différentes éditions de ce concert mythique. Space Oddity me semble irréel par exemple. De loin le Santa Monica déjà chroniqué sonne plus juste. Par contre on entend un groupe solide et efficace. Moonage Daydream en est une belle démonstration amha.

    1. Personnellement, j’ai toujours préféré, et de loin, le Santa Monica, en effet. Maintenant, ce concert de l’Hammersmith Odeon est évidemment un événement mythique, et son importance dans l’historie de Bowie transcende ses qualités musicales, à notre avis.

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