Bruce Brubaker – Eno Piano ou des fleurs plantées par Brian

On ne dira jamais assez l’influence que le travail de Brian Eno a pu avoir sur des artistes aussi éloignés que U2, David Bowie, Coldplay ou toute une partie de la scène électronique. Ils sont rares les artistes à pouvoir prétendre à eux seuls avoir construit un genre. Le pianiste américain Bruce Brubaker s’empare de certaines de ses œuvres pour les dénuder et en faire sortir toute leur force d’attraction.

©Saccenti

La grande révolution musicale naît toujours d’un accident. L’anecdote est connue, le mouvement Ambient a émergé dans l’esprit de Brian Eno alors qu’il écoutait un vieux disque de musique classique perturbé par le bruit de la pluie qui coulait au dehors. Et si la musique pouvait intégrer notre environnement quotidien ? L’idée n’était pas nouvelle, avant lui, Erik Satie l’avait déjà élaborée avec ses musiques d’ameublement. Sauf que l’anglais incorporait à ce concept un soupçon d’abstraction sans aucun doute emprunté à la Kosmiche Music, au Krautrock, aux travaux de Popol Vuh par exemple. La musique d’Eno aussi bien composée de longs silences comme d’expérimentations en studio est d’une richesse et d’une complexité qui ne transparaissent pourtant pas à l’écoute. Sa musique comme celle d’Arvo Pärt, celle de Hans Otte, s’articulent autour du silence et rejettent le sérialisme et son hermétisme. Plus proche de l’école minimaliste américaine, il y a chez Eno un constant refus de la virtuosité. Chainon manquant et dernier des romantiques, Brian Eno tisse un lien avec Schubert, Chopin, Debussy, Ravel ou Satie.

La proposition que nous fait le pianiste américain Bruce Brubaker à travers Eno Piano, à savoir un instrument de musique peut être un studio venant compléter cette sentence de l’auteur de Music For Airports, le studio est un instrument de musique. C’est exactement ce que l’on entend à travers tout ce disque, un musicien accompli qui apprend à désapprendre, qui fait fi de la virtuosité pour revenir à la seule incarnation de son instrument. Pour en prendre pleinement conscience, il suffit d’écouter attentivement la deuxième plage d’Eno Piano, la sublime interprétation de Music For Airports 2.1 tout en silence et en bourdon, en jeu de pédale absolument contenu. Celui qui écoute attentivement entendra dans ces chutes de notes une mélodie invisible. Ce qui est fort ici à l’écoute de Eno Piano, c’est que cet exercice de dépouillement nous rappelle le caractère universel des partitions de Brian Eno. Délestées de toute technologie, elles continuent de nous surprendre.

Même si les choix de Bruce Brubaker de reprendre les « tubes » de Brian Eno peuvent faire penser tout d’abord à une certaine paresse de la part du pianiste, on est immédiatement contredit dès la première écoute. Car avec une intelligence rare, Bruce Brubaker choisit de ne pas être trop respectueux avec le répertoire de l’ex Roxy Music.  On croyait par exemple tout savoir de By This River, Bruce Brubaker transporte cette chanson dans un ailleurs pas si éloigné des obsessions d’un Satie, d’un Gorecki ou d’un Pärt. Brubaker ajoute un peu d’ombre à la Alkan dans les circonvolutions étranges qui habitent les entre-notes. C’est à la fois divin, limpide et cristallin sans jamais se débarrasser totalement d’une forme d’inquiétude sourde. Bruce Brubaker, avec son seul piano, joue avec les arrières plans, avec la spatialisation du son et en cela, il s’inscrit dans la démarche de Brian Eno.

Brian Eno dit :

Mon type de composition est plus comme le travail d’un jardinier. Le jardinier prend ses graines et les disperse, sachant ce qu’il plante mais pas tout à fait ce qui poussera où et quand – et il ne sera pas nécessairement en mesure de le reproduire ensuite. 

Les fleurs plantées par Brian Eno ont grandi et prospéré, elles font partie désormais de notre vision du monde à tel point qu’un immense pianiste comme Bruce Brubaker qui est également compositeur se les réapproprie pour en tirer une création inédite basée sur des œuvres déjà existantes mais totalement réimaginées. A travers Eno Piano, Bruce Brubaker extrait les compositions d’Eno de cette notion de Sound Art dans laquelle on voudrait enfermer la musique de l’anglais, à savoir des paysages sonores. Comme Brian Eno, Bruce Brubaker ne s’inscrit pas seulement dans un rôle de simple musicien qui exécute une pièce, il sculpte le son en occultant un peu le rôle du compositeur, ce qui laisse plus de champ pour l’auditeur. La musique de Brian Eno est en cela libertaire car elle n’implique nullement chez son auditeur la moindre connaissance, elle se vit par nos deux oreilles tout simplement.

Tout au long du disque, Bruce Brubaker prépare son piano, utilise des  archets électro-magnétiques qui contribuent à une certaine forme d’ambiguïté harmonique, qui favorise l’émergence de l’accident dans l’irruption du son. Comme Bruce Brubaker l’explique dans une interview, se confronter à la musique de Philip Glass ou à celle de Brian Eno, c’est quelque part d’avoir la conscience du temps et de l’existence du son dans le temps.

La musique de Brian Eno n’en devient que plus passionnante, pareil à un mirage qui s’estompe dans le bruit blanc et le ciel transpercé par le soleil.

Greg Bod

Bruce Brubaker – Eno Piano
Label : Infiné
Sortie le 10 novembre 2023