Variations en mode (très) mineur sur les relations parents/enfants avec leurs lots de non-dits, d’incompréhensions et de vieux souvenirs qui affleurent, Father Mother Sister Brother est tout imprégné de ce minimalisme formel et narratif propre au cinéma de Jim Jarmusch, mais que celui-ci, cette fois encore, confond avec mollesse et paresse.

Une constatation d’abord, qui vaut ce qu’elle vaut, et peut-être est-elle vraie, ou peut-être à côté de la plaque, pas grave, on y va, mais il semble que Jim Jarmusch, à l’instar de beaucoup d’autres cinéastes culte de sa génération qui ont connu succès et renommée dans les années 80 et 90, voire au début des années 2000, soit parvenu à une espèce d’impasse artistique (quand certains ont carrément disparu de la circulation). On pourra citer Almodóvar, les frères Coen, Coppola, Cronenberg, De Palma, Verhoeven, etc. Et Jarmusch donc qui signe, avec Father Mother Sister Brother, son film le plus mauvais à ce jour, bien que The dead don’t die avait déjà mis la barre haut en termes de médiocrité cinématographique. Bref.
Variations en mode (très) mineur sur les relations parents/enfants avec leurs lots de non-dits, d’incompréhensions et de vieux souvenirs qui affleurent, le film se fait l’écho de générations qui ne savent plus communiquer entre elles parce que le temps qui passe, parce que ces liens qui se sont distendus, parce que la distance (Jarmusch insiste sur ces trajectoires à parcourir en voiture, au passage horriblement mal filmées). Générations embourbées, chacune, dans ses faux-semblants (Father), dans ses sourires de façade (Mother) ou son deuil à faire de parents qu’on aimait et qui ne sont plus, désormais, que des cartons et des photos (Sister Brother). Et tout ce qui devait être dit (ou aurait dû être dit) de n’être, en définitive, qu’omissions et absences.
Certes, Jarmusch excelle à filmer les silences qui durent, les gênes palpables et les rapprochements fragiles, mais les vidant ici de la moindre émotion, du moindre élan et du moindre enjeu, comme pris à son propre piège : celui d’un minimalisme formel et narratif dont on sait qu’il est l’une de ses marques de fabrique, mais que Jarmusch, cette fois, confond avec mollesse et paresse (quand d’autres, au contraire, y ont vu une sorte d’ »épure », de mise en scène parvenue à sa plus « parfaite quintessence »). Même la forme du film en trois segments, déjà employée dans Mystery train, Night on earth et Coffee and cigarettes (et, dans une certaine mesure, dans Broken flowers) donne la désagréable sensation que Jarmusch a préféré développer ses récits en format court parce qu’il n’avait, en réalité, pas grand-chose à dire.
« Je n’avais aucune idée préconçue, aucune intention particulière, mais j’ai tout rédigé en deux semaines. Sans doute parce que j’ai écrit pour les acteurs que j’imaginais dans chacun des rôles », a confessé Jarmusch : ceci expliquerait donc cela ? Un film fait d’abord pour les acteurs avant les spectateurs ? Et Jarmusch a beau s’amuser du motif de répétition à travers ses trois histoires (couleur rouge, skateurs, trajets en voiture, eau, thé et café, étrange expression à propos d’un certain « oncle Bob ») pour signaler la généralité et, éventuellement, l’universalité de ce qu’il dit et de ce qu’il montre (on voyage ainsi du New Jersey à Dublin en passant par Paris. Détail insignifiant mais cocasse, et qui fera sourire ou agacera les Parisiens purs et durs, et il y a eu, avouons-le, quelques ricanements à cet instant dans la salle : le frère et la sœur qui parviennent à se garer, sans avoir tourner en rond pendant plusieurs minutes, juste devant l’appartement de leurs parents avec une superbe place libre rien que pour eux), s’amuser du motif de répétition donc, ça ne prend pas ; ça ne prend jamais. Et ce motif a davantage des allures de gadget stylistique que d’éléments réflexifs venant approfondir le propos autour de rapports familiaux constamment en porte-à-faux et d’une récurrence de micro-détails rappelant que la particularité de chaque famille paraît plus vaste, étendue finalement à un ensemble mouvant, partagé.
Enfin, réflexion à part, on pourra légitimement se demander comment Father Mother Sister Brother, anecdotique au possible, a pu remporter le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise. Une sélection trop faible ? Un jury à la masse ? Une façon de récompenser la filmographie de Jarmusch (et tant pis si c’est avec une œuvre totalement ratée) à travers cette prestigieuse récompense, lui qui a toujours dû se contenter de « prix de consolation » (OK, plusieurs prix à Cannes, mais jamais la Palme d’or, et pas une seule nomination aux Oscars en plus de quarante ans de carrière) ? Et encore, on sait que les prix n’ont, de toute façon, jamais fait un bon cinéaste (dernier exemple en date : la Palme d’or attribuée à Jafar Panahi) et que Jarmusch, connaissant le bonhomme, doit se contrefoutre royalement des trophées et des victoires. Comme on pourra se contrefoutre de ce film-là, et vouloir revoir à la place Dead man, Ghost dog ou Paterson pour leur magnifique poésie des rituels et des petits riens de l’existence.
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Michaël Pigé
Father Mother Sister Brother
Film américain réalisé par Jim Jarmusch
Avec Tom Waits, Adam Driver, Mayim Bialik…
Genre : Comédie dramatique
Durée : 1h51min
Date de sortie : 7 janvier 2026
[Pour] « Father Mother Sister Brother », de Jim Jarmusch : Fantômes en famille
